Cette route battue, cette route facile,—où le bien vous vient presque en dormant,—où le bonheur vous arrive sans secousse,—cette grande route battue par la foule me semblait insupportable, odieuse, fâcheuse.

Elle a des séductions, pourtant, auxquelles beaucoup,—qu'on croyait robustes et vaillants,—se sont laissés entraîner. Je sais que des cerveaux intelligents se sont habitués sans trop d'efforts à cette existence charmante où le bonheur pousse sous vos pas avec les fraises et les asperges... Je sais que, parmi les meilleurs esprits, un certain nombre qui,—dans leur jeunesse,—avaient crié avec férocité contre le bourgeois, se sont un jour laissés marier à de jolis yeux en or et à une superbe gorge matelassée de billets de banque;—qu'ils ont pris un établissement, puis du ventre, ainsi que leurs femmes!... Je sais que là où, où il y a cinq ou six ans, on avait laissé un esprit fort, un poëte fier et pauvre, on retrouve un bon gros homme tout fleuri, tout rond, tout idiot, qui songe aux dents de lait de son dernier et aux frais de trousseau de son premier, et qui,—s'il vous rencontre,—vous reconnaît très-difficilement et murmure, en vous quittant, avec un mépris de bonne foi: «Peuh! ces artistes, ces écrivains... ça ne sait pas se ranger!...»

Ah! mes amis! mes amis inconnus! défiez-vous de cette fâcheuse idée qui mène droit à l'abâtardissement du cœur, à la mort prématurée de l'intelligence!... Servez-vous de votre divin flambeau pour éclairer—ou pour incendier, même!—Servez-vous-en! mais ne l'éteignez pas ainsi, volontairement,—vous ne sauriez plus le rallumer!...

Voilà ce que je disais il y a dix ans.

Entre le tableau de Salvator Rosa, si sombre, si morne, si désolé, où il y a des cris de blasphèmes et des appels furieux à une divinité qui s'est voilé la face et bouché les oreilles,—où l'on respire la vapeur âcre et brûlante du sang humain qui vient de couler là comme du vin dans un banquet;—entre ce tableau si plein d'une sublime horreur, et le tableau de Miéris, si doux, si frais, si limpide, où l'on boit la vie comme une liqueur bénie, je n'hésitais pas;—je préférais le Salvator Rosa. Je voulais prendre la route glorieuse,—le Calvaire...

C'est dans ces dispositions que j'entrai un matin d'avril dans la maison de la veuve dont j'ai parlé.

Une belle matinée d'avril,—une splendide avrilée! La nature était toute réjouie, et elle secouait sa neige odorante sur les arbres et sur les fleurs. Les marges des sentiers commençaient à rougir et à envoyer des parfums de fraise au nez des promeneurs. Les oiseaux chantaient leurs petites chansons charmantes,—sans faire de couacs,—perchés sur leurs buissons, dans les haies, sur les arbres.

Une splendide avrilée, en vérité!...

La veuve était dans son jardin.

La présentation se fit. Ma mère, qui la connaissait, causa avec elle de tout ce qu'elle voulut,—je n'entendis pas un mot de leur conversation, occupé que j'étais du jardin. Astreint à la politesse ordinaire en pareil cas, j'avais le corps incliné en avant, de manière à décrire un angle de quatre-vingt-cinq degrés et demi sur le plan de l'horizon,—un angle d'incidence. Je devais être très-ridicule,—comme on l'est toujours dans ces moments-là—quand on est mal élevé.