Heureusement que Mme veuve R*** était la sœur—ou plutôt la petite-nièce de Mme de Warens. Elle avait le même âge, le même visage et la même bonté que la maman de Jean-Jacques Rousseau, à son arrivée chez elle, à Annecy.

Je regardais de son côté, inclinant poliment ma tête en signe d'assentiment à son discours, mais en réalité tout entier à l'admiration que me causaient le jardin et la petite maisonnette. Un vrai nid de passereaux, d'amoureux et de poëtes,—une maisonnette faite comme à souhait pour le plaisir des yeux, pour la joie de l'oreille et le ravissement du cœur.

Le lierre de l'année précédente,—qui avait résisté aux neiges et aux pluies de la mauvaise saison,—grimpait joyeusement le long de la façade en briques, se tordait, s'allongeait en mille caprices, mordant ici la pierre d'appui d'une croisée, et allant s'accrocher là au zinc de la gouttière. De temps en temps, des moineaux francs sortaient de cette épaisse couverture de lierre et voletaient à l'entour, en pépiant d'une façon tendre,—pleine d'intérêt pour moi.

Les contrevents verts étaient à moitié fermés à cause du soleil, et laissaient mon regard curieux fouiller les rideaux blancs, à moitié tirés, sous lesquels je devinais un intérieur propre, calme et chaste—qui me faisait battre le cœur.

Il y a trois vertus à exiger d'une femme: la jeunesse, la bonté et la propreté. L'hygiène du corps est un peu l'hygiène du cœur. Les corps malades et malsains font les esprits inquiets et les cœurs atrophiés.

Des fraîches et riantes couleurs de la façade de la maisonnette, mes regards se portèrent sur l'ensemble du jardin.

Il n'était pas très-grand, mais il n'était pas très-petit.

L'été, lorsque tout était en fleurs, lorsque la vigne courait le long des murs,—mêlée aux giroflées jaunes,—lorsque les chèvrefeuilles emplissaient, avec les cobéas, les interstices du treillage des tonnelles et des berceaux,—lorsque tous les arbres étaient chargés de fruits, toutes les plantes de fleurs,—ce devait être une admirable chose que ce concert d'odeurs et de couleurs, marié au concert de voix et de bruits de toutes sortes que l'on entend toujours l'été,—et le jardin devait paraître très-vaste.

Mais à ce moment de l'année où je le voyais pour la première fois, il paraissait beaucoup moins grand. On s'apercevait, çà et là,—à travers les déchirures et les éclaircies,—que l'hiver avait soufflé ses tempêtes sur ce petit coin de terre; et, à le considérer de près, on remarquait aisément que les accrocs et les avaries qu'il avait subis n'étaient pas encore réparés. Cependant, çà et là aussi,—le travail réparateur du printemps apparaissait. A côté des endroits pelés par le froid, brûlés par les gelées,—excoriés et effondrés par les pluies,—se montraient des aigrettes de fleurs et des panaches de gazon. L'herbe était rare,—mais elle était semée de muguets et émaillée de jacinthes. Les taillis étaient éclaircis,—mais on n'en voyait que mieux les massifs de lilas cachés derrière eux.

Et puis—et puis!—ces pommiers, ces abricotiers, ces amandiers en fleurs! Ces fleurs roses, ces fleurs blanches, ces fleurs parfumées!