«Neige odorante du printemps!...»
Touchante poésie! Doux enivrements de l'esprit et de l'âme! Tableaux faits pour rasséréner! spectacles faits pour verser la paix dans les cœurs troublés, pour verser la bonté dans les cerveaux aigris!
Le printemps est une promesse,—la promesse de l'été,—comme la jeune fille est la promesse de la femme! Ces beaux arbres verts donnent leurs fleurs roses, comme la jeune fille donne ses pudeurs charmantes; plus tard ils donneront leurs fruits savoureux, comme elle ses maternelles amours... Si le printemps s'éternisait,—on croirait aisément à Dieu, à l'amour, au bonheur et à la vie!
Malheureusement il paraît que cela n'est pas possible. On a essayé de me prouver qu'un printemps éternel, qu'une éternelle jeunesse et qu'un éternel bonheur deviendraient vite monotones et fatigants. Je l'ai cru—ne pouvant faire autrement. Ce qui fait que je ne crois plus aujourd'hui ni à l'éternité des fleurs, ni à l'éternité du cœur, ni à l'éternité du bonheur,—ni, enfin, et surtout, à l'éternité de l'éternité!...
En me promenant j'aperçus,—dans quelques niches pratiquées dans les murs, entre deux touffes de lierre, ou de chèvrefeuille, ou de clématite,—des groupes de terre cuite, des figurines d'argile.—C'étaient des dieux lares, sans doute, dont la présence, dans ce jardin, révélait le séjour d'un amateur des beaux-arts,—avec des traditions de l'Empire. Il y avait, entre autres petits dieux,—Dii minorum gentium—un Priape écorné, tout grelotant et tout honteux dans son coin obscur, qui avait l'air d'implorer une feuille de figuier,—pour dissimuler les cicatrices injurieuses du temps. Il semblait tout dépaysé dans ce chaste jardin de veuve, dans cette calme retraite de femme, fermée aux mauvaises passions et sourde aux bruits grossiers. J'arrachai une bandelette de lierre et je la lui offris. Je crus apercevoir dans ses yeux morts, comme un sourire à deux tranchants. Remerciait-il ou se moquait-il?... Vieux dieu d'argile, va!...
J'avais oublié ma mère et son amie. J'étais perdu dans la douce atmosphère de souvenirs qui m'entourait. Je me croyais bien loin, et je peuplais ce jardin de figures bien chères...
Tout à coup j'entendis les sons d'un piano,—d'abord vagues comme des préludes, doux comme les lueurs de l'aube, tendres comme des soupirs de brises lointaines. Puis ces sons s'élevèrent, il y eut des cris, des larmes, des sanglots, des douleurs,—l'instrument semblait avoir une voix humaine et raconter une de ces histoires banales où il n'y a ni poignard, ni sang, ni poison,—mais où l'on souffre atrocement.
Je n'ai pas,—pour le piano,—la répulsion que beaucoup de gens manifestent à son endroit. Je l'aime, non pas en artiste,—je ne suis pas digne de ce nom,—je l'aime comme l'aime le premier venu qui a des oreilles et qui est disposé à se laisser aller à toutes les impressions mélancoliques. Je l'aime comme j'aime l'orgue de Barbarie. C'est ainsi!...
Si mes moyens me le permettent, quand je me sentirai mourir, dans mon lit,—si je n'ai pas le suprême bonheur de mourir debout, en face du soleil,—je veux payer des musiciens pour qu'ils me chantent et jouent les airs que j'ai le mieux aimés dans ma vie, afin de passer de la lumière éclatante à la nuit funèbre sans brusquerie, sans secousse, sans révolte. Je veux commencer dans la vie le rêve de la mort sans être importuné par des obsessions mesquines,—ni interrompu par des accents vulgaires...
Mais mes moyens ne me permettront jamais cette suprême fantaisie... Il faut m'y résigner. C'est fait!...