Le 31 décembre 1895.

Ma chère Lucie,

Je t’ai écrit il y a quelques jours pour te dire que je n’avais pas encore reçu ton courrier du mois d’octobre. Enfin, après une longue et terrible attente, je viens de recevoir ton courrier du mois d’octobre, en même temps que celui du mois de novembre.

Comme je te cause parfois de la peine, ma pauvre chérie, par mes lettres, et tu souffres déjà tant! Mais c’est parfois plus fort que moi, tant je voudrais voir la fin de cet horrible drame, car je donnerais volontiers mon sang goutte à goutte pour apprendre enfin que mon innocence est reconnue, que les scélérats doublement criminels sont démasqués.

Mais quand je souffre trop, quand je défaille devant cette vie de souvenirs hallucinants, de contrainte de toutes mes forces physiques et intellectuelles... je murmure tout bas trois noms qui sont mon talisman, qui me font vivre: le tien, ceux de nos chers petits Pierre et Jeanne.

Espérons que nous verrons bientôt la fin de cet horrible drame. T’écrire longuement, je ne le puis, car que pourrais-je te dire qui ne nous soit commun? Je vis en toi du matin au soir et du soir au matin; toutes mes facultés sont tendues vers le but qu’il faut atteindre, que tu atteindras, tout mon honneur de soldat, tout l’honneur de nos enfants!

Je te donne peut-être parfois des conseils extravagants, issus des rêveries d’un solitaire qui souffre le martyre, martyre fait non seulement de sa douleur, mais de la tienne, de celle de vous tous... et cependant je sais bien que vous êtes meilleurs juges que moi pour apprécier les moyens d’arriver à ma réhabilitation complète, éclatante. Je vais passer une bonne partie de la nuit, de bien longues journées à lire et relire tes chères lettres, à vivre avec toi, à te soutenir par la pensée, de toutes mes forces, de toute mon ardeur, de toute ma volonté.

Ma santé est bonne, ne te fais nul souci à cet égard. Pour te rassurer, d’ailleurs, j’ai demandé à t’envoyer une dépêche, je pense qu’elle te parviendra. J’espère que ta santé, comme celle de vous tous, est bonne aussi; il faut te soutenir physiquement pour avoir les forces nécessaires pour arriver à ton but.

Souhaitons que nous puissions bientôt oublier, l’un près de l’autre, entre nos chers enfants, les péripéties de cet horrible drame. Dis-toi aussi, dites vous tous, que si parfois j’exhale des cris de douleur effrayants, c’est que je suis toujours aussi silencieux qu’un mort, que je n’ai que le papier,—mais que cris de douleur, cris de souffrance, de quelques noms qu’ils se nomment, le cœur est toujours vaillant s’il ne sait pas toujours se taire.

J’attends donc, comme tu me le demandes, et j’attendrai jusqu’au jour que la lumière soit enfin faite.