Après une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne t’écris plus longuement. Je t’ai écrit de nombreuses lettres fin janvier, peut-être te seront-elles parvenues maintenant.
Et puis, les sentiments qui sont dans nos cœurs, qui régissent nos âmes, nous les connaissons. D’ailleurs, nous avons épuisé tous deux, nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances.
Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi. Je ne le puis, hélas! Lorsqu’on souffre aussi atrocement, quand on supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la veille où l’on sera le lendemain.
Tu me pardonneras aussi si je n’ai pas toujours été stoïque, si souvent je t’ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais déjà tant. Mais c’était parfois trop, et j’étais trop seul.
Mais aujourd’hui, chérie, comme hier, arrière toutes les plaintes, toutes les récriminations. La vie n’est rien, il faut que tu triomphes de toutes tes douleurs, quelles qu’elles puissent être, de toutes les souffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un devoir sacré à remplir.
Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant toi, vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche.
Ah! je sais bien que tu n’es aussi qu’un être humain..., mais quand la douleur devient trop grande, si les épreuves que l’avenir te réserve sont trop fortes, regarde nos chers enfants, et dis-toi qu’il faut que tu vives, qu’il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu’au jour où la patrie reconnaîtra ce que j’ai été, ce que je suis.
D’ailleurs, comme je te l’ai dit, j’ai légué à ceux qui m’ont fait condamner un devoir auquel ils ne failliront pas, j’en ai l’absolue certitude.
Te parler de l’éducation des enfants, c’est inutile, n’est-ce pas? Nous avons trop souvent, dans nos longues causeries, épuisé ce sujet, et nos cœurs, nos sentiments, tout en nous enfin était si uni, que tout naturellement l’accord s’est fait sur ce qu’elle devait être, et qui peut se résumer en ceci: en faire des êtres forts physiquement et moralement.
Je ne veux pas insister trop longuement sur tout ceci, car il est des pensées trop tristes, dont je ne veux pas t’accabler.