«C’est dans cet ordre que le convoi arriva à l’École Militaire, à huit heures moins dix. Dreyfus fut conduit dans une des salles de l’École et laissé sous la garde du capitaine Lebrun-Renault. C’est là dans cette pièce, que la conversation suivante s’engagea:

«Vous n’avez pas songé au suicide, M. Dreyfus? demanda le capitaine Lebrun-Renault.

—Si, mon capitaine, répondit Dreyfus, mais seulement le jour de ma condamnation. Plus tard, j’ai réfléchi. Je me suis dit qu’innocent comme je suis, je n’avais pas le droit de me tuer. On verra dans trois ans quand justice me sera rendue.

—Alors, vous êtes innocent?

—Voyons, mon capitaine, écoutez: on trouve dans un chiffonnier d’une ambassade un papier annonçant l’envoi de quatre pièces. On soumet le papier à des experts, trois reconnaissent mon écriture, deux déclarent que l’écriture n’est pas de ma main, et c’est là-dessus qu’on me condamne!

A dix-huit ans, j’entrais à l’École Polytechnique, j’avais devant moi un magnifique avenir militaire, 300,000 fr. de fortune et la certitude d’avoir dans l’avenir 50,000 fr. de rentes. Je n’ai jamais été un coureur de filles. Je n’ai jamais touché une carte de ma vie, donc je n’ai pas besoin d’argent. Pourquoi aurais-je trahi? Pour de l’argent? Non, alors quoi?

—Et qu’est-ce que c’était que ces pièces dont on annonçait l’envoi?

—Une très confidentielle, et trois autres moins importantes.

—Comment le savez-vous?

—Parce qu’on me l’a dit au procès. Ah! ce procès à huis clos, comme j’aurais voulu qu’il fût public et qu’il eût lieu au grand jour! il y aurait eu certainement un revirement d’opinion.