On vient de me remettre tout un paquet de lettres—de Jeanmaire, de ton père, de Louise, les tiennes. Merci à tout le monde. Elles m’ont fait pleurer, mais ont détendu mon âme ulcérée.

Réponds à tout le monde pour moi.


9 Janvier 1895, mercredi 5 heures.

Ma bonne chérie,

Je reçois également tes lettres avec un grand retard. Ainsi on me remet seulement ta lettre de mardi matin; il y était joint de nombreuses lettres de toute la famille. Que veux-tu, ma chérie, il faut nous incliner et souffrir en silence.

Vraiment, quand j’y pense encore, je me demande comment j’ai pu avoir le courage de te promettre de vivre après ma condamnation. Cette journée de samedi reste dans mon esprit gravée en lettres de feu. J’ai le courage du soldat qui affronte le danger en face, mais hélas! aurai-je l’âme du martyr?

Mais sois tranquille, ma chérie, je m’efforcerai de vivre et de résister jusqu’à ma réhabilitation.

J’ai supporté sans défaillir le supplice le plus sanglant qu’on puisse imposer à un homme de cœur qui n’a rien à se reprocher. Mon cœur a saigné, il saigne encore, il ne vit qu’avec l’espoir qu’on lui rendra un jour ses galons, qu’il a noblement gagnés et qu’il n’a jamais souillés.

Et d’ailleurs, quelles que soient les souffrances qui m’attendent encore, mon cœur me commande de vivre! Il faut que je résiste pour le nom que portent nos chers enfants, pour le nom de toute la famille.