C’est durant cette prière que la sainte Vierge prodigue ses grâces, se rapproche du religieux pour le bénir et lui rendre son salut.
« Qui ne connaît le trait de saint Bernard ? Il était agenouillé dans une église, à l’abbaye d’Afflighem, récitant aux pieds de la sainte Vierge le Salve Regina, qu’il répéta jusqu’à trois fois. Au troisième salut, dit la chronique, la statue de pierre se serait animée pour lui dire : Salve, Bernarde. La statue existe encore, monument de cette pieuse tradition ; elle est aujourd’hui à Termonde, dans un village de la Belgique. »
Ce prodige ne se renouvelle pas tous les soirs ; mais la voix qui parla à saint Bernard se fait toujours entendre du religieux, en s’adressant à son âme, sinon à son oreille, et le Trappiste, trop habitué à ce langage pour ne par le comprendre, se retire content et va prendre son sommeil.
Aux sublimes accents du Salve succède le plus profond silence ; il semble qu’on attend l’arrêt de l’Eternel.
Lorsque dom Augustin était en exil, quelque chose de plus imposant, peut-être, suivait immédiatement ce chant sacré, c’était la bénédiction du soir. Voici comment à ce sujet s’exprime un auteur contemporain : « En sortant de l’église, la communauté entière se rend à la salle du chapitre ; tous les religieux, sans exception, se rangent sur plusieurs rangs tout autour de la salle : le vénérable père abbé est à l’une des extrémités.
» Au signal qu’il donne, tous tombent la face contre terre, et restent dans une immobilité qui ne peut être comparée qu’à celle de la mort ; ils restent ainsi couchés durant la récitation du psaume Miserere ; une faible lueur s’étend sur tous ces corps qui couvrent en entier le pavé de la salle. On dirait, en les voyant ainsi, que la foudre les a frappés tous ; on n’entend pas le moindre bruit ; c’est le calme absolu des tombeaux. »
Un tableau aussi lugubre est bien capable de faire rentrer l’homme, qui assiste à cette cérémonie, dans de profondes réflexions.
« Le Miserere fini, le R. P. abbé frappe la terre, et, tout à coup, semblables à ces morts qui se réveilleront dans la vallée du jugement et qui se lèveront de la poussière pour comparaître devant le souverain Juge, tous les religieux se relèvent et défilent lentement, un à un, devant leur Père spirituel, qui les bénit à mesure qu’ils passent en s’inclinant devant lui. Ces hommes ont compris que la vie n’est que le noviciat de la mort. »
C’est bien après de telles cérémonies que l’on peut s’écrier : « Qu’est-ce que la vie ? Une vapeur légère qui paraît un moment et se dissipe presque aussitôt… La vie est un fantôme qui fuit dans les ténèbres et pourtant s’agite en vain. »
Accablé sous le poids de mille pensées diverses, je revins à ma chambre et j’allai m’agenouiller devant mon crucifix, au pied duquel je méditai sur l’enseignement que je venais de recevoir.