Le noviciat est ordinairement précédé de cette grande lutte contre la chair et le sang, qu’un amour aveugle suscite, la première des épreuves qu’une vocation religieuse ait à subir, la plus décisive même ; car, après cette victoire sur la nature, on peut le dire, le monde est vaincu… et alors la prise d’habit sera pour le postulant un jour de fête.
Je n’ai pas eu le bonheur d’assister ni à la prise d’habit ni à la profession d’un religieux trappiste. Aussi suis-je obligé, pour compléter mon récit, d’emprunter les détails de ces cérémonies à la Vie du P. Marie Ephrem.
Le matin du jour où le postulant doit prendre le saint habit, immédiatement après prime, on le mène à la salle du chapitre, où toute la communauté vient de se réunir, parée de ses plus beaux habits ; il se fait un grand silence. Le père-maître, qui l’accompagne, le conduit jusque vis-à-vis le siége abbatial ; il s’y prosterne de toute la longueur de son corps, son front touche à terre.
Le révérend père lui adresse alors ces courtes paroles :
Quid petis ? Que demandez-vous ?
Il répond, toujours prosterné : Misericordiam Dei et ordinis. La miséricorde du Seigneur et l’indulgence dans la communauté.
Surge, in nomine Domini. Levez-vous ; au nom du Seigneur, lui dit alors le père abbé. Il se lève et se tient debout, pendant que le supérieur lui adresse une courte allocution :
« Mon frère, lui dit-il, avez-vous bien considéré l’action que vous venez de faire ? C’est proprement la réponse à la demande que vous venez de nous adresser. Vous demandez d’être admis dans notre ordre, notre ordre vous répond en vous faisant allonger par terre en forme de croix ; c’est pour vous faire voir que dans cette prostration se trouve l’abrégé de toute votre vie, si vous la passez parmi nous : porter la croix, embrasser la croix, c’est là toute la vie du moine. Il est vrai, cette croix, portée avec amour et dévouement, n’est pas un fardeau insupportable ; la grâce de Dieu en diminue le poids aux âmes généreuses, et de plus elle vous assurera la miséricorde du Seigneur que vous sollicitez ; car, pour obtenir ce trésor inappréciable, nous ne connaissons d’autre moyen que le travail, la pauvreté, la souffrance, les humiliations. Croyez-vous donc, mon cher frère, avoir la force de courir dans cette carrière et de soutenir le genre de vie qui se pratique ici ?
Oui, mon révérend père ; répond le postulant, je l’espère avec la grâce de Dieu et le secours de vos prières.
Eh bien ! mon frère, je n’ai qu’un seul mot à ajouter ; ce mot est celui que notre bienheureux père saint Bernard adressait à ses novices, quand il leur donnait le saint habit : « Si vous faites tant que de commencer, mettez-vous y tout de bon. Si incipis, perfectè incipe. Dieu couronnera votre zèle. Vous allez vous dépouiller de vos habits, pour en prendre de plus grossiers et de plus pauvres ; c’est pour vous apprendre que vous devez quitter toutes vos habitudes et toutes les affections que vous avez eues dans ce monde, pour vous revêtir des sentiments qui conviennent à des pénitents. »