I
Les Acéphales nus rampent sur les rochers, sur les Fucus et sur les animaux. Il y en a qui flottent en peuplades innombrables à la surface de la mer. Quelques-uns, collés contre les corps solides, ne paraissent avoir aucun mode de progression bien caractérisé.
Parmi ces Mollusques, mentionnons d’abord les Ascidies solitaires. Pauvres Ascidies! Figurez-vous des animaux en forme de sac irrégulier, qui adhèrent par une extrémité à quelque pierre ou à quelque coquille, et qui sont condamnés à vivre, à se reproduire et à mourir, sans changer de position. On en pêche fréquemment, à Cette, une espèce bien connue, de très-vilaine forme, et qu’on appelle Bichus[91]. On la dépouille de sa peau coriace, épaisse, ridée, d’un gris brunâtre; on isole ses viscères, qui sont d’un jaune pâle, et on les mange. Ils ont un goût d’abord salé, puis douceâtre, puis un peu piquant et comme poivré.
Ces Mollusques présentent deux orifices, à marge quelquefois ciliée, par lesquels, à la moindre pression, ils projettent avec beaucoup de force une certaine quantité d’eau[92].
Les Ascidies n’ont pas de mains, ni de lèvres pour saisir leur proie. Leur bouche est placée très-défavorablement; elle se trouve au fond du sac, et non à l’une de ses extrémités. Mais la nature n’a pas oublié qu’un animal, avant tout, doit se nourrir. La surface interne de la poche viscérale est couverte d’une multitude de cils vibratiles très-serrés, qui produisent dans l’eau de forts courants, tous dirigés vers l’orifice buccal. Vus au microscope, les cils dont il s’agit, font l’effet de roues ovales délicatement dentelées, tournant continuellement de gauche à droite. Ce mouvement engendre de toutes petites vagues; celles-ci entraînent les substances alimentaires vivantes ou inanimées, qui entrent dans le sac avec l’eau de la respiration, et les conduisent jusqu’à la bouche. Ainsi, chez ces curieux animaux (comme du reste chez beaucoup d’autres), manger et respirer sont deux fonctions qui se confondent! La Providence est économe d’organes, quand il faut!
Quelques auteurs attribuent des yeux aux Ascidies. Ils regardent comme tels six ou huit taches rouges (dans les organisations inférieures, les yeux sont souvent rouges) disposées en cercle autour des orifices de la peau. Il est difficile de comprendre à quoi serviraient des yeux chez des animaux privés de la faculté de se mouvoir et dont la structure est si dégradée. Mais qui sait, dit un savant naturaliste, de quelles nonchalantes jouissances les Ascidies peuvent être susceptibles? (Rymer Jones.)
Les larves des Ascidies ne sont pas adhérentes comme leur mère. Elles se transportent librement d’un endroit dans un autre; elles nagent. Leur corps est rougeâtre. Elles ont une grosse tête presque opaque, avec une tache noire antérieure, et une petite queue aplatie qui constitue leur principal instrument de natation. Elles ressemblent à un têtard de Grenouille ou de Crapaud.
A l’époque où ces larves doivent se fixer, voici ce qui arrive. Elles appuient leur tête contre un corps solide, et restent là, la queue en l’air. Représentez-vous des baladins qui feraient l’homme droit. En même temps, leur face s’élargit et semble se creuser. L’animal sort alors de son calme habituel; il témoigne, par de violentes commotions, que ce n’est pas volontairement qu’il est retenu. L’amour de la liberté semble plus fort chez lui que le besoin de la transformation. Il fait tous ses efforts pour se dégager. Les vibrations de sa queue deviennent si rapides, qu’on ne peut presque plus la distinguer. Hélas! la pauvre bête est collée, solidement collée et pour toujours collée! Enfin cette agitation s’apaise. Une matière sort des bords de la tête, s’étale sur le corps solide, et la larve demeure irrévocablement fixée. La queue disparaît; elle n’était plus bonne à rien. Une tunique résistante s’organise autour de l’animal, et, sur les marges de la partie adhérente, surgissent de nombreuses saillies radiculaires qui assurent sa fixation (J. Dalyell.)
L’Ascidie adulte et immobile se rappelle-t-elle les courses vagabondes de son premier âge? Le Papillon se souvient-il du ramper de la chenille?
L’Ascidie laineuse[93], contrairement aux habitudes de ses congénères, est libre. Ici l’adulte a conservé les prérogatives de l’enfant. Cette espèce habite dans les eaux profondes, parmi le sable. Son sac est arrondi et d’un brun rougeâtre, avec l’intérieur des orifices écarlate. On ignore si l’extrémité inférieure du Mollusque est ou non enfoncée dans le sol; mais, en captivité, l’Ascidie reste couchée horizontalement, sans faire le moindre effort pour descendre plus bas ou pour changer de position. (Rymer Jones.)