D’un autre côté, ces animaux sont en butte aux attaques d’un grand nombre d’ennemis; ils avaient donc besoin d’être armés d’une manière convenable. La Providence y a sagement et largement pourvu.
Il n’est peut-être pas d’arme blanche, dit un savant naturaliste, inventée par le génie meurtrier de l’homme, dont on ne puisse trouver le modèle dans la tribu des Annélides. Voilà des lames recourbées, dont la pointe présente un double tranchant prolongé, tantôt sur le bord concave, comme dans le yatagan des Arabes, tantôt sur le côté convexe, comme dans le cimeterre oriental. En voici qui rappellent la latte de nos cuirassiers, le sabre-poignard de nos artilleurs, ou le sabre-baïonnette des chasseurs de Vincennes. Et puis ce sont des harpons, des hameçons, des lames tranchantes de toute forme, légèrement soudées à l’extrémité d’une tige aiguë. Ces pièces mobiles sont destinées à rester dans le corps de l’ennemi, tandis que le manche qui les supporte deviendra une longue pique tout aussi acérée qu’auparavant. Voici encore des poignards droits ou ondulés, des crocs tranchants, des flèches barbelées à rebours, pour mieux déchirer la plaie, et qu’une gaîne protectrice entoure soigneusement, de peur que leurs fines dentelures ne viennent à s’émousser par le frottement ou à se briser dans quelque choc imprévu. Enfin, si l’ennemi méprise ces premières blessures et ces armes qui l’atteignent de loin, voilà que de chaque pied va sortir un épieu plus court, mais aussi plus fort, plus solide, et que des muscles particuliers mettent en jeu, dès qu’il s’agit de combattre tout à fait corps à corps..... (Quatrefages.)
II
En tête des Annélides dorsibranches, on peut placer les Néréides, avec leurs tentacules en nombre pair attachés aux côtés de l’extrémité céphalique. Leurs branchies forment de petites lames. Chacun de leurs membres offre deux tubercules, deux faisceaux de soies et deux cirres. Lorsque tous ces organes s’unissent pour frapper la vague de concert, l’animal glisse à travers l’eau avec une aisance et une grâce au-dessus de toute expression.
Les Annélides dorsibranches présentent souvent des couleurs éclatantes. Une des plus riches par sa robe est la Nephthys perle[149], dont le corps est d’un jaune d’orpiment ou d’un rouge orangé, avec une ligne longitudinale plus sombre, courant le long du dos. Toute sa surface est chatoyante. Ses mâchoires sont noires et ses yeux bleus.
Une espèce voisine, l’Eunice géante[150] de la mer des Antilles, peut être regardée comme la plus grande Annélide connue; elle atteint jusqu’à un mètre et demi de longueur. Elle possède plus de quatre cent cinquante articulations. Elle est ornée de teintes irisées resplendissantes, qui rappellent les magnificences du soleil des tropiques. Sa tête est émaillée des plus vives couleurs. Il en sort une trompe énorme, rose, armée de trois paires de mâchoires. Autour de la bouche se font remarquer cinq tentacules. Les organes respiratoires, placés sur les deux flancs, paraissent comme des panaches vermillon, surtout lorsqu’ils sont remplis de sang. On peut suivre ce fluide jusque dans le grand vaisseau qui parcourt la région dorsale. L’animal possède dix-sept cents organes locomoteurs en forme de larges palettes, d’où sortent des faisceaux de dards qui lui servent de rames, et qui se meuvent tous à la fois avec une rapidité si grande, que l’œil ne peut pas les distinguer dans leur évolution. Quand l’Annélide ondule, qu’elle se tord en spirale, contractant et relâchant alternativement ses anneaux, elle projette par moments des éclats de lumière où brillent tour à tour les sept couleurs de l’arc-en-ciel.
Dans l’Eunice sanguine, dont nous avons déjà parlé, on compte deux cent quatre-vingts estomacs, trois cents cerveaux (ganglions) et trente mille muscles!.....
Regardez cette autre Annélide du même groupe, c’est peut-être la plus belle des espèces qui vivent sur nos côtes. On l’appelle Chenille de mer (Aphrodite hérissée[151]). Elle est ovoïde, assez pointue aux extrémités et déprimée. Elle a le dos légèrement convexe et le ventre plat. Il règne en dessus deux rangées longitudinales de larges écailles membraneuses, quelquefois boursouflées, mal à propos désignées sous le nom d’élytres. Ces écailles sont recouvertes par une fourrure épaisse, brune, semblable à de l’étoupe, qui prend naissance principalement sur les côtés. Ce manteau de feutre est perméable à l’eau. Des parties latérales naissent des groupes de fortes épines, qui percent en partie la fourrure, et des faisceaux de soies flexueuses, brillantes de tout l’éclat de l’or, et changeantes en toutes les teintes de l’iris (Cuvier). En effet, on y remarque le jaune, l’orangé, le bleu, le pourpre, l’écarlate, et surtout le vert doré. Ces nuances ont des reflets métalliques, et se jouent de mille manières, produisant les effets les plus merveilleux. L’Aphrodite hérissée ne le cède en beauté ni au plumage des Colibris, ni à ce que les pierres précieuses ont de plus vif. (Cuvier.)
L’animal offre sur les côtés quarante tubercules, d’où sortent des cônes charnus et des aiguilles de trois grosseurs différentes. Il a deux petits tentacules. Son œsophage est très-épais, musculeux et susceptible d’être renversé en dehors. Il peut alors servir de trompe. Ses organes respiratoires, au nombre d’une quinzaine, sont placés sur le dos et protégés par les fausses élytres dont nous avons parlé; ils ont la forme de petites crêtes charnues. Pendant qu’ils fonctionnent, les écailles s’élèvent et s’abaissent alternativement.
Les soies de l’Aphrodite sont aussi remarquables par leur structure que par leur éclat. On peut les regarder comme des harpons dont la pointe serait armée d’une double rangée de fortes barbes; de sorte que, lorsque l’Annélide hérisse ses piquants, l’ennemi le plus courageux hésite à attaquer ce petit Porc-Épic si bien défendu. Ces soies rentrent au besoin dans l’intérieur du corps. Chacune possède un fourreau particulier, lisse, corné, composé de deux lames, entre lesquelles l’instrument est rétracté sans blesser ni même irriter les chairs de l’animal. (Rymer Jones.)