CIRRIPÈDE JEUNE ET LIBRE
(Larve du Chthamalus stellatus Darwin).

Ces nageoires et cet œil n’existent plus chez l’adulte. La locomotion et la vision devenaient inutiles dans un animal adhérent.

CIRRIPÈDE ADULTE ET ADHÉRENT
(Balanus tintinnabulum Darwin).

Voilà donc une bête dont la larve est, à certains égards, plus compliquée en organisation que l’animal PARFAIT!

Si les pauvres Anatifes, esclaves de leur pédicule, avaient des yeux, ils verraient leurs jeunes larves nager autour d’eux, bondir et folâtrer..... Que penseraient-ils de cette émancipation si extraordinaire et si complète? Probablement ce que pense une Poule éplorée, enchaînée au rivage, quand sa couvée de Canards se précipite dans une pièce d’eau? Heureusement, les Anatifes ne jouissent pas du sens de la vue..... Mais leurs petits, qui ont un œil, que pensent-ils, les vagabonds! de l’immobilité de leur maman?

Un phénomène analogue se rencontre chez d’autres Invertébrés, par exemple chez plusieurs animalcules infusoires. M. Ehrenberg a trouvé, dans les jeunes Eudorines, un œil rouge qui manque chez la mère. Les petits sont ici plus clairvoyants que les parents!

Dans la société des hommes, la loi commune protége toujours les mineurs, c’est-à-dire les plus faibles et les moins expérimentés. Dans l’économie de la Nature, la sagesse infinie défend les larves encore plus efficacement. Elle leur donne les moyens de résister elles-mêmes à tous les agents de destruction, animés ou inanimés, dont elles sont entourées. Dans son immense bonté, la Providence est pleine de tendresse et de sollicitude pour ses moindres enfants.

Plusieurs savants zoologistes, partant de l’idée que l’Homme représente l’organisme le plus parfait de la Nature, ont considéré les animaux comme des embryons plus ou moins avancés, arrêtés dans leur développement, et jetés avant terme dans ce monde. Suivant eux, la limite d’évolution pour une espèce n’est que le premier, le second, le troisième degré pour une autre espèce....., et l’animal le plus compliqué a passé, pour arriver à la combinaison de ses organes, par une série de variations fœtales qui correspondent aux états définitifs de plusieurs autres animaux moins heureusement organisés.

Cette théorie est séduisante, au premier abord. Mais l’exemple des larves qui ont des nageoires et des yeux et qui les perdent en devenant adultes, démontre que, dans la formation des organismes, il y a autre chose que des développements successifs arrêtés à différents degrés.