Les Corophies, dont il vient d’être question, sont extrêmement nombreuses sur les bords de l’Océan, surtout à la fin de l’été et dans l’automne. Elles font la guerre, sans relâche, aux Vers marins. On les voit par myriades s’agiter en tous sens, battre la vase avec leurs longues antennes et la pétrir pour y trouver quelque proie. Rencontrent-elles une Néréide ou une Arénicole, souvent cent fois plus grosse que leur corps, elles se réunissent en troupe pour l’attaquer et pour la dévorer.
Les Corophies rendent cependant d’immenses services aux éducateurs de Moules des environs de la Rochelle. Pendant l’hiver, la vase des bouchots où l’on élève ces bivalves est délayée et très-inégalement amoncelée. Lorsque la saison devient chaude, les parties les plus élevées s’égouttent, se durcissent et rendent la récolte des Mollusques tout à fait impraticable. Il faudrait niveler ces plaines de vase en partie desséchée et en partie demi-liquide, ce qui serait très-difficile et très-coûteux. Eh bien! les Corophies, toutes seules, se chargent de ce soin. Elles démolissent et aplanissent plusieurs lieues carrées couvertes de rugosités et de sillons. Elles délayent la vase, qui est emportée hors des bouchots à chaque marée, et la surface de la vasière se trouve aussi unie et aussi praticable qu’à la fin de l’automne précédent. Il faudrait des milliers d’hommes et peut-être tout le cours de l’été pour obtenir ce résultat, exécuté en quelques semaines par un chétif animal.
Nous avons dit que les Crustacés ne se respectaient guère entre eux. Souvent, dans une même espèce, les gros dévorent les petits. Rara concordia fratrum!
Un jour, M. Rymer Jones avait introduit dans un aquarium six Crabes tourteaux[174] de différentes tailles. Un d’eux s’aventura vers le milieu du réservoir, et fut bientôt accosté par un autre un peu plus gros, qui, le prenant avec ses pinces comme il aurait pris un biscuit, se mit à briser sa carapace et à se frayer un chemin jusqu’à sa chair. Il y enfonça ses doigts crochus avec aisance et volupté, paraissant s’inquiéter fort peu des yeux affamés et jaloux d’un autre compagnon, plus fort et tout aussi cruel, qui s’avançait vers lui, contemplant avec délices ce spectacle abominable. Mais, comme l’a dit Horace (et il n’a pas été le premier à le dire), personne n’est heureux de tout point dans ce bas monde[175]. Notre féroce Tourteau continuait paisiblement son repas, lorsque le voisin le saisit exactement comme il avait saisi son frère, le brise et le déchire avec le même sans-façon, pénétrant jusqu’au milieu de ses entrailles avec la même sauvagerie..... Et pendant ce temps, la victime, chose singulière! ne se dérangea pas un seul instant; elle continua de dépecer et de manger le premier Crabe, jusqu’à ce qu’elle fût elle-même entièrement déchirée par son bourreau, présentant un exemple remarquable d’insensibilité, pendant qu’on lui infligeait cruellement la loi du talion!
Manger les autres et être mangé soi-même, est une des grandes lois de la Nature!
«Toutes les espèces de la mer, dit Buffon, sont presque également voraces; elles vivent sur elles-mêmes ou sur les autres, et s’entre-dévorent perpétuellement sans jamais se détruire, parce que la fécondité y est aussi grande que la déprédation, et que presque toute la nourriture, toute la consommation tourne au profit de la reproduction.»
Le lendemain matin de ce tragique spectacle, il ne restait en vie que deux des six Tourteaux du jour précédent, les plus gros et les plus robustes; chacun, blotti dans un angle de l’aquarium, regardait son rival avec une mine concentrée, malicieuse et défiante. M. Rymer Jones ne voulut pas troubler cette féroce méditation[176].
Dans une autre circonstance, quatre petits Crabes communs se trouvaient dans un même réservoir. Un d’eux devint aussitôt la proie d’un de ses frères affamés. Peu d’instants après, un second fut saisi par les pinces du plus gros. On l’en arracha très-difficilement: l’infortuné y laissa plusieurs de ses membres. On le transporta, par pitié, dans un autre aquarium. A peine en sûreté, il se mit à manger quelques morceaux de Moule avec autant de plaisir et de sang-froid que s’il ne lui était rien arrivé; et cependant il avait subi une effroyable mutilation, puisque, de ses dix pattes, il en avait perdu sept! Il ne lui restait que les deux pinces et la patte droite de derrière. Eheu!.....
Quatre-vingt-quatorze jours après ce désagrément, le Crabe changea de carapace, et alors les dix pattes se trouvèrent au complet. Toutefois nous devons avouer que les sept nouvelles étaient plus petites que les précédentes, quoique du reste aussi parfaites. (Dalyell.)
L’animal resta probablement un peu boiteux tout le temps de sa convalescence!.....