Il diffère des Crustacés proprement dits en ce que, au lieu d’avoir le corps protégé par une armure calcaire plus ou moins épaisse et plus ou moins solide, il n’offre de cuirasse qu’en avant, c’est-à-dire à la tête et à la poitrine; tout le reste n’est revêtu que d’une peau molle et peu résistante. La partie vulnérable du Bernard est un morceau friand pour ses voraces compatriotes. Mais notre malin Crustacé connaît parfaitement la misérable faiblesse de son train postérieur. La prudence lui fait chercher quelque coquille vide, d’une taille en rapport avec la sienne. Quand il n’en trouve pas, il attaque un testacé vivant, le tue sans pitié, le mange sans remords, et s’empare de son logement, sans autre forme de procès. Une fois maître de la coquille, il s’y introduit à reculons; il s’y installe et s’y retranche comme dans un petit fort.

BERNARD L’ERMITE
(Pagurus Bernhardus Fabr.)

Aux heures des repas (et à celles des amours), le Bernard montre la tête et les pattes, surtout les grosses pinces. Il agite au-devant de lui ses deux cornes, qui sont longuettes et menues, suivant les expressions d’Ambroise Paré. Quand il marche, il accroche avec ses tenailles les corps qui l’avoisinent, et entraîne avec lui son habitation, comme l’Escargot la sienne. Mais les parties de son corps mal défendues restent toujours enfermées et protégées.

Voyez, à la marée basse, les Bernards disséminés sur les grèves rocailleuses. On croit apercevoir un grand nombre de coquillages de diverses grandeurs, qui se meuvent dans toutes les directions, avec des allures différentes de celles qui appartiennent à leur race essentiellement lente et mesurée. Si on les touche, ils s’arrêtent brusquement. On découvre bientôt que chaque maisonnette sert de résidence non pas à un Mollusque, mais à un Crustacé.

Le Bernard vit seul dans sa petite citadelle, comme un cénobite dans sa cellule ou une sentinelle dans sa guérite. Il serait bien difficile qu’il en fût autrement. C’est pourquoi on l’a surnommé l’ermite ou le soldat.

Quand notre Crustacé grossit et que son habitation d’emprunt devient gênante, il se met en quête d’un autre coquillage un peu plus grand et mieux approprié à sa taille, et il change de maison.

Le Bernard profite souvent, avons-nous dit, des coquilles vides abandonnées. Quand la marée se retire, il n’en manque pas. Il faut le voir, alors, chercher, tourner, retourner, et surtout essayer son nouveau domicile. Il fait glisser lestement son abdomen, qui est gros et contourné, tantôt dans une coquille, tantôt dans une autre, regardant avec méfiance autour de lui, et revenant bien vite à son ancien logis, si le nouveau ne lui paraît pas confortable. Il en essaye souvent un grand nombre, comme on essaye des vêtements neufs, avant d’en avoir rencontré un qui lui convienne.

Dans ses déménagements successifs, le petit sybarite, tout en se donnant un ermitage de plus en plus spacieux, ne manque pas de suivre son goût et son caprice, dans la couleur et dans l’architecture de sa nouvelle habitation.

L’ennui naquit un jour de l’uniformité!