Au mois de septembre 1596, un vaisseau hollandais commandé par Guillaume Barentz, arrivé au delà de la Nouvelle-Zemble, fut surpris pendant la nuit dans un port de glaces, et tellement enfermé de toutes parts, qu’aucun effort humain n’aurait pu le dégager. Barentz fut donc réduit à la triste perspective d’hiverner dans cette région d’horreur.

Le vaisseau, assiégé et tourmenté par les mouvements des glaçons, craquait en plusieurs endroits. On prit la résolution de traîner le canot à terre, et l’on y transporta le biscuit, le vin, les armes, de la poudre et du plomb. On dressa une tente près du canot; plus tard, on construisit une hutte..... Le 15 septembre, pendant qu’on travaillait, un matelot vit venir trois Ours d’inégale grosseur. Le plus petit demeura derrière un gros glaçon; les autres continuèrent d’avancer. L’un d’eux plongea la tête dans un cuvier où l’on avait mis de la viande à tremper. L’équipage tira, et l’animal tomba mort. L’autre Ours s’arrêta, comme ébahi, regarda fièrement son compagnon, le flaira, et, comme s’il eût reconnu le péril, il retourna sur ses traces. D’après l’ordre de Barentz, on ouvrit l’Ours mort, on lui ôta les entrailles, et on le plaça sur ses quatre jambes, pour le laisser geler dans cette posture, et le porter en Hollande, si l’on parvenait à dégager le vaisseau.

Le 23, on eut le malheur de perdre le charpentier; il fut enterré dans une fente de la montagne: on n’avait pu ouvrir la terre pour y creuser une fosse.....

L’équipage ne consistait plus qu’en seize hommes.

Le 27, il gela si fort, que si quelqu’un mettait un clou dans sa bouche, comme il arrive souvent pendant le travail, il ne pouvait le tirer sans emporter la peau.....

Le 25 octobre, comme on était occupé à transporter les agrès sur des traîneaux, Barentz vit derrière le vaisseau trois Ours qui s’avançaient. Il fit de grands cris, auxquels se joignirent ceux des matelots qui étaient avec lui. Mais les trois animaux n’en furent pas effrayés. Alors on résolut de se défendre. On trouva heureusement deux hallebardes; Barentz en prit une, et Girard de Veer l’autre. Les matelots coururent au vaisseau; mais, en passant sur la glace, un d’entre eux tomba dans une crevasse. Cet accident fit trembler pour lui; on ne douta point qu’il ne fût le premier dévoré. Cependant les Ours suivaient ceux qui couraient vers le vaisseau. D’un autre côté, Barentz et de Veer en firent le tour pour entrer par derrière. Le matelot tombé se releva de sa chute, et eut le bonheur de rejoindre l’équipage. Tout le monde était dans le navire.

Les Ours, furieux, cherchaient à monter sur le pont. On les arrêta d’abord avec des pièces de bois et divers ustensiles qu’on se hâta de leur lancer à la tête, et sur lesquels ils se précipitaient chaque fois, comme les chiens après les pierres qu’on leur jette. Il n’y avait point à bord d’autres armes que les deux hallebardes dont il vient d’être question. On voulut allumer du feu, brûler quelques poignées de poudre. Mais, dans la confusion, rien de ce qu’on entreprenait ne pouvait s’exécuter.

Cependant, les Ours revenant à l’assaut avec la même furie, on commençait à manquer d’ustensiles et de bois pour les amuser. Les Hollandais ne durent leur salut qu’au plus heureux des hasards. Barentz, réduit à l’extrémité, agissant par désespoir plutôt que par prudence, lança sa hallebarde contre le plus grand de ces animaux. L’Ours fut atteint sur le museau et si fortement blessé, qu’il jeta un grand cri et fit retraite tout de suite.

Les deux autres le suivirent, quoique d’un pas assez lent.....

Les Ours ne reparurent qu’avec le retour du soleil.