— Allons ! je vois que tu lui en veux toujours… Moi, je t’avertis que si nous rencontrons le lieutenant de Kéravan, au Bois ou ailleurs, je n’ai pas l’intention de lui tourner le dos.
— Maman sera enchantée de voir que tu te lies avec des étrangers… des gens qui ne sont pas de notre monde !
— Roysel m’en a fait le plus grand éloge. Et il est calé sur le d’Hozier… Il paraît que ces Kéravan portent l’un des noms les plus anciens de Bretagne. S’il ne fait pas partie de notre monde, c’est parce qu’il n’a pas voulu s’y faire présenter… Il ne sort jamais, paraît-il, il n’a jamais invité qui que ce soit à aller chez lui, ni accepté aucune invitation… C’est un…
— Un ours !
— Non, un timide.
— Il ne m’a pas fait cet effet.
— C’est depuis qu’ils sont au front tous ensemble, que Roysel, Louvigny et les autres l’ont mieux connu. Il se bat comme un lion, et Roysel m’a appris que c’est en sauvant la vie d’Hubert de Louvigny, qu’il a ramené sur son dos, presque asphyxié, alors qu’il se tenait à peine debout lui-même, que Kéravan a gagné sa croix, à la dernière attaque par les gaz… Il paraît que ce sont les plus terribles…
— Il s’est vanté, devant toi, d’avoir sauvé son camarade ?
— Jamais de la vie ! J’ai voulu y faire allusion, comme nous rentrions en voiture, mais il a aussitôt détourné la conversation, et j’ai vu qu’il était contrarié que Roysel m’en eût parlé.
— Enfin, c’est un héros ! Tout cela est très bien, mais je ne tiens pas à faire plus ample connaissance.