« Quelques jours agréables et vite passés, raisonnait-il, en chevauchant aux côtés de la jeune fille, et ce sera tout ! J’irai me replonger dans la fournaise. Elle gardera peut-être le souvenir vague d’un pauvre officier bien peu intéressant qu’à défaut d’autres elle a daigné accepter comme cavalier… Allons, mon vieux, ajoutait-il, en s’admonestant lui-même, cette belle héritière n’est pas pour toi !… Crains les déceptions, les désillusions… ferme les yeux, ferme ta bouche, ferme ton cœur.

Malgré sa résolution, il ne pouvait s’empêcher d’y penser même, et surtout, en son absence…

« Quelle femme est-elle au fond ? se demandait-il. Quelle surprise réserve cette magnifique énigme ?

« Élevée dans un milieu ultra-mondain, uniquement formée pour plaire et ne connaissant d’autre loi que son caprice et nulle limite à ses volontés… elle n’est point la compagne désirable d’un homme habitué à un autre genre de vie, aux goûts sérieux, à l’esprit simple et modeste.

« Allons, concluait-il, en sortant avec effort de ses dangereuses rêveries, je suis insensé de m’arrêter, même un instant, à ces idées. Heureusement que chaque jour me rapproche de mon départ et de notre séparation… Je serai là-bas bien à l’abri et je reprendrai tranquillement ma correspondance avec ma petite amie Rose… Celle-là n’est pas dangereuse ! »

Ce qui lui plaisait surtout dans ses relations avec Rose, ce qui était bien conforme au fond idéaliste de sa nature de Breton, c’était la condition expresse qu’elle lui avait imposée de ne jamais chercher à percer le voile de l’anonymat dont elle avait voulu se couvrir.

Hervé s’était rappelé la légende de la fée des Korrigans, que lui contait Corentine quand il était petit.

La fée aux voiles blancs, qui punissait de mort l’être humain assez audacieux pour s’aventurer dans la lande au douzième coup de minuit, et chercher à surprendre les divertissements des fées et des gnomes dansant sous les rayons de lune.

Il ne verrait jamais Rose Perrin, mais leur correspondance lointaine suffirait à donner un aliment aux aspirations sentimentales dont ses vingt-huit ans lui troublaient parfois le cœur ou l’esprit, et il se tiendrait toujours éloigné de la lande mystérieuse où son cœur courait un mortel danger…

Voilà pourquoi Hervé de Kéravan demeurait circonspect et glacé en la présence de Diane.