— Merci, merci, c’est pressé, c’est pour mon petit-fils, le lieutenant de Kéravan ; mais, vous le connaissez ? Il m’a dit qu’il vous avait rencontrée au Bois, l’été dernier, avec monsieur votre frère. Comment se porte M. de Trivières ? Est-il parti au front ?
Pendant qu’elle répondait aux questions de la vieille dame, Diane jetait un regard autour d’elle.
N’eussent été les dimensions assez exiguës de la pièce, on se serait cru transporté en plein moyen âge, dans une chambre de vieux manoir breton.
Un grand lit de chêne ciré et sculpté du temps de la reine Anne occupait le fond de la chambre. Il était surmonté d’un immense baldaquin supporté par quatre colonnes torses. Des courtines de gros reps bleu de roi à personnages — dames en hennin, pages et seigneurs empanachés — pendaient autour de ce monument à l’aspect antique et solennel.
La table massive, l’armoire énorme aux portes pleines dont le chêne était fouillé délicieusement de naïfs dessins et de gracieux feuillages ; les chaises incommodes à hauts dossiers avec chacune leur coussin de reps pareil à celui du lit, les lourds fauteuils semblables, les portraits de famille à l’aspect sévère, tout contribuait à donner à cet appartement parisien un caractère d’archaïsme, une couleur locale qui transportait le visiteur très loin de la capitale moderne, de ses mœurs et de son temps.
Diane pensa en regardant les portraits des Kéravan alignés le long des panneaux qu’après avoir toujours vécu dans un pareil cadre, les façons réservées, les sentiments profonds du descendant de ces preux austères, n’avaient plus de quoi étonner.
Il avait été façonné degré par degré, par l’atavisme laissé comme une marque indélébile par la lignée de ses ancêtres, et, s’il ne portait plus l’armure des anciens âges, son âme n’était pas moins restée, comme celle des aïeux, couverte d’une enveloppe d’airain, sans défaut.
Mme de Kéravan disait de sa voix fine qu’il fallait recueillir comme un souffle :
— Vous regardez peut-être nos portraits, mademoiselle ? Tout le monde sait en Bretagne que les Kéravan portent l’un des noms les plus anciens et les plus respectés du Morbihan.
Je suis moi-même une Kéravan par ma mère : vous savez que dans notre pays on cousine pendant des générations.