Dans l’espèce, comme on dit au Palais, il s’agit des appartements les plus modestes de votre immeuble de l’avenue Malakoff, celui qui touche cet hôtel… Je ne vois guère comment on pourrait faire, les locataires étant, pendant la guerre, couverts par le moratorium… Ce sont, d’après ce que m’a dit le gérant, d’un côté une veuve chargée d’enfants, de l’autre, une vieille dame aveugle. Il est facile de comprendre que le renchérissement de la vie a dû bouleverser l’équilibre de leur petit budget… Mon Dieu ! ce n’est point pour vous un revenu si appréciable… Dans ces conditions… donner des congés…
— Oh ! non, non, n’est-ce pas ? qu’on les laisse tranquilles ; j’ignorais ces détails. J’écrirai à Delarbre, dit vivement la marquise, dont la bonté naturelle et spontanée reprenait facilement le dessus.
Diane dit d’un ton posé :
— Pourquoi, ma mère, user de tant de générosité envers des inconnus ? Je trouve, moi, que si vous avez le droit de reprendre vos appartements pour leur faire rapporter ce qui est dû, il est très naturel que vous en profitiez. Vous ne pouvez entrer dans le détail de circonstances particulières plus ou moins intéressantes…
« Aïe ! aïe ! pensa le général, voilà mon idole hindoue ! »
Et tout haut :
— Si je te comprends bien, Diane, ta mère devrait donner immédiatement congé à ces femmes qui n’ont pas droit à la protection du moratorium, cette veuve avec ses nombreux enfants qui n’ont d’autre tort que de ne pas être des orphelins de la guerre…, cette dame vieille… et aveugle ? Évidemment, les affaires n’ont aucun rapport avec le sentiment. Ta mère parle « générosité » et tu réponds « droit ».
Je crois, marquise, que le meilleur homme d’affaires de la maison, c’est votre fille ; c’est avec elle que votre gérant devrait s’entendre. Vous seriez certaine de ne rien perdre de vos droits.
Mme de Trivières, un peu gênée, faisait avancer ses aiguilles avec une ardeur inusitée.
Diane avait saisi la leçon, car un flot de sang envahit la pâleur nacrée de son teint.