C’était afin que son aïeule, sa dernière et plus proche parente, — avec ses trois sœurs, toutes mariées, — afin que l’infirme fût environnée d’air et de lumière que le jeune homme avait choisi, en arrivant à Paris, ce petit appartement de l’avenue Malakoff, bien exposé, assez confortable et d’un prix modéré.

Ils n’étaient pas riches, tirant toutes leurs ressources de leur domaine de Kirvanac’h, en Morbihan, tout l’argent liquide dont les enfants avaient hérité de leur père, disparu en mer dix ans auparavant, ayant servi à doter Mlles de Kéravan, qui auraient couru grand risque de rester filles.

Elles étaient bien mariées, heureuses dans leur Bretagne, où elles élevaient des nichées d’enfants ; elles s’intéressaient de loin au succès de leur unique frère, parti à Paris pour compléter sa préparation à Saint-Cyr.

La baronne douairière de Kéravan avait tenu à accompagner son petit-fils.

Pour la sainte femme, Paris représentait la Babylone moderne où les garçons sans foyer perdent irrémédiablement leur foi, leur âme et leur santé.

Elle s’était décidée, non sans peine, à quitter son manoir et la baie d’où elle avait vu partir pour la dernière fois son fils, le père d’Hervé, que l’Océan n’avait jamais rendu.

Depuis, lentement, la cataracte s’était étendue sur ses pupilles qui avaient trop pleuré et pour la pauvre femme, l’éternelle nuit avait commencé.

Telle qu’elle était, âgée, faible, aveugle, Mme de Kéravan s’était sentie de force à lutter contre les enchantements pernicieux de la capitale.

Et de fait, durant ses années d’école, son petit-fils n’avait point goûté de plaisir plus vif que celui qu’il prenait auprès d’elle, les dimanches, lorsqu’il lui faisait la lecture, ou l’obligeait dans les beaux jours à sortir dans les avenues, à s’en aller à son bras, à petits pas, jusqu’au bois de Boulogne.

C’étaient les jours de fête de l’aveugle. Et aussi de ce grand garçon qui savait qu’il était la joie, les yeux, la vie de l’infirme.