« Monsieur Hubert de Louvigny,

« Secteur Postal 322.

« D’abord que je vous rassure en vous disant que mon correspondant, pour fantasque et sauvage qu’il est, ne me déplaît pas ; et, puisque j’ai assumé la grave responsabilité de son réconfort moral, je ne m’en dédirai point.

« Parlons de la question des livres. Je suis très perplexe pour chercher ce qui pourrait vous plaire.

« Je n’aime pas la lecture et n’ai sur tout cela que des idées assez vagues.

« Soyez assez bon, monsieur le lieutenant, pour me donner sur vos goûts particuliers quelques précisions.

« Il y a, de nos jours, peu de romans que les jeunes filles puissent lire. Je pense, du reste, que les lectures d’un officier ne doivent pas ressembler aux nôtres. A tout hasard, je vous envoie : Grandeur et décadence militaires, d’Alfred de Vigny, mais vous le connaissez, sans doute ?

« Oui, je voudrais bien aussi m’intéresser à la lecture. A quoi peut penser une jeune fille qui ne lit pas, qui ne sort guère — Paris est devenu si morne ! — et qui, jusqu’ici, n’a jamais eu beaucoup de penchant pour l’amitié de ses semblables ?

« Vous parlez de solitude morale, monsieur, de la vôtre qui n’est que momentanée, sans doute, parce que vous avez quitté d’excellents amis… Mais que diriez-vous d’une solitude de cœur absolue, d’une timidité de sentiments telle que les pensées les plus délicates sont refoulées au plus profond de l’être, que lorsqu’une velléité d’épanchement vous monte aux lèvres, on se sent tout à coup glacée, morfondue, et que l’on rentre en soi-même avec le regret de ne pouvoir se faire comprendre… ou encore une autre crainte que je ne puis vous confier et qui vous empoisonne le cœur ?

« Vous voyez combien nous sommes déjà d’intimes amis, puisqu’à vous seul j’ose parler de mes tristesses.