« Ah ! vraiment, je me demande si vous n’êtes pas encore le plus jeune de nous tous !

« Mais l’étonnant de l’aventure, ce sont les transformations que ses nouvelles idées produisent tous les jours dans les manières et les habitudes de Diane…

« Volontairement elle a renoncé à aller dans le monde et au théâtre pour la raison, me dit-elle, qu’il lui paraît choquant de penser au plaisir alors que tant des nôtres tombent à chaque instant… Cette chère enfant, elle m’a plongée, bien malgré moi, dans un abîme de réflexions. Je ne puis que l’approuver et trouver qu’elle a raison ; aussi, depuis quinze jours, je refuse toute invitation ; nous menons ici une vraie vie de cénobites !

« Diane a fixé l’emploi de son temps heure par heure, ayant découvert un beau jour qu’elle avait une maladie nommée l’ennui et que, pour la combattre, il lui fallait réformer de fond en comble son existence… et la mienne ! Eh ! mon Dieu, vous trouveriez, mon bon ami, que votre pupille prend de plus en plus vos idées et sans nul doute vous seriez enchanté de la voir chaque matin partir à la messe de huit heures, puis, avec une liste des malheureux du quartier, aller dans les rues les plus pauvres distribuer elle-même ses aumônes.

« C’est l’abbé Grenet, l’ancien directeur de ses catéchismes, qui la guide et la conseille. Et elle me revient de ses courses fraîche et rose, avec un appétit dévorant et une physionomie animée que vous ne lui avez jamais vue. Diane se transforme et, vous avouerai-je, cher ami, qu’à part quelques exagérations, son changement me rend bien heureuse ?

« Elle a pris goût au travail ; en ces derniers temps une fringale de lecture l’a prise. Cela a commencé par les œuvres de Racine, où elle s’est jetée à corps perdu, si bien qu’un jour, en lui voyant à déjeuner l’air préoccupé, je lui demandai : « A quoi penses-tu, chérie ? » Elle me répondit : « A Polyeucte ! La première fois qu’on reprendra Polyeucte au Français, vous m’y conduirez… Que ce doit être beau de l’entendre répéter son : Je suis chrétien ! » Je cite textuellement, vous pourriez croire que j’invente. Et notez que la veille, elle avait refusé d’aller à un petit théâtre où l’on joue en ce moment une pièce à la mode.

« Ces petites filles !… Comme tous les jours elles deviennent plus compliquées !

« Vraiment, bon ami, vous qui me reprochiez de ne pas élever Diane assez sérieusement, que pensez-vous du résultat ?

« Je commence à croire que cette vertu à laquelle vous donniez le nom de « sens de la guerre » l’a touchée de sa grâce : peut-être bien aussi que les lettres de son prétendu filleul ont contribué à la lui inculquer.

« Car, non seulement il écrit, mais ce doit être des volumes, à en juger d’après l’épaisseur des enveloppes que mademoiselle ma fille escamote sous mes yeux et emporte dans sa chambre d’un pas léger et avec un air tout nouveau aussi…