La petite ville des Baux[66], située à trois lieues d'un versant des Alpines, a gardé intactes les traditions ancestrales, et, tous les ans, pour Noël, une curieuse cérémonie se renouvelle.
Note 66:[ (retour) ] Site grandiose qui attire le voyageur et l'artiste.
Quand la Messe de minuit sonne, tous les bergers, toutes les bergères du pays s'acheminent vers l'église où rayonne près de l'autel une immense Crèche en rocailles.
On se presse, on s'agenouille autour, et lorsque tous les fidèles sont rassemblés, qu'il ne manque plus une pastourelle, plus un pasteur, l'un d'eux entonne un Noël. Après lui, un autre berger chante le second couplet, celui-là en provençal. Et tous deux alternent ainsi, tandis que le fifre et le tambourin donnent la ritournelle.
Puis l'adoration des bergers commence. Un cortège pittoresque s'avance vers l'autel. D'abord une petite charrette fleurie, attelée d'un bélier enrubanné, caparaçonné d'or, où repose un agneau couché. Des bergères suivent, en robes blanches et ceinture d'aurore et d'azur, accompagnées de bergers aux manteaux sombres. Celui qui suit la charrette l'arrête au pied de l'autel. Alors, délicatement, il prend l'agnelet sur sa couchette, s'approche de l'officiant dont il baise l'étole, et se tourne vers sa compagne. Il fait un salut; elle fait une révérence. Le berger tend l'agneau à la bergère, qui se tourne à son tour vers son voisin, pour lui remettre le présent. De mains en mains, l'agnelet passe ainsi avec toujours les mêmes gracieux saluts, les mêmes révérences, pour demeurer enfin le cadeau fait à la Crèche.
Quelques-unes des bergères doivent s'incliner avec beaucoup de précaution devant l'agneau. Elles portent, en effet, une coiffure fragile: une corbeille chargée d'an gâteau[67].
Note 67:[ (retour) ] Le Pèlerin, déc. 1906.
Une cérémonie à peu près semblable a lieu dans quelques communes des environs d'Arles:
A la Messe de minuit, au moment de l'offrande, on voit s'avancer vers l'autel le corps des bergers, précédé du tambourin, de la cornemuse et de tous les instruments rustiques qu'on peut réunir dans le pays. Ils portent de grandes corbeilles remplies de fruits et d'oiseaux de différentes espèces. Les bergers suspendent ces corbeilles à leur ceinture par un ruban et les femmes les portent sur leur tête.
A Maussane, les prieuresses sont coiffées du garbalin; sorte de gerbe élégante en forme de bonnet conique et, fort haut, garni tout autour de pommes et d'oranges. A la suite du corps des bergers est un petit char tout couvert de verdure, éclairé par une multitude de bougies et traîné par une brebis dont la toison, d'une blancheur éclatante, est encore relevée par des noeuds de rubans distribués en guise de flocons. L'agneau sans tache est dans le char. Une seconde troupe de bergers et de bergères, jouant et chantant des Noëls, ferme la marche. Les prieurs font l'offrande de l'agneau et des corbeilles, et le cortège retourne dans le même ordre. Le même cérémonial est répété à la messe de l'aurore et à celle du jour[68].