Les gâteaux de Noël préférés par les Espagnols sont les « Turones ». Chaque année, on en vend des quantités considérables, à Barcelone, sur le paseo de la Industria (la promenade de l'Industrie).

Les Tourons ou massepains sont d'énormes gâteaux au miel, aux amandes pilées, aux patates douces, sur lesquels l'imagination et la grâce espagnoles se donnent libre cours pour les ornementations. Ils ont généralement la forme de serpents enroulés et sont couverts d'arabesques en sucre multicolores, de fondants et de fruits confits et glacés. Ils sont merveilleux à voir et délicieux à manger. Il y a, comme volume, depuis la petite couleuvre, jusqu'aux plus immenses boas. Toute la famille espagnole a son Touron pour Noël et les familles riches s'en offrent qui coûtent des prix considérables [77].

Note 77:[ (retour) ] En Espagne, comme en Italie, Noël remplace le Jour de l'An.

Le matin de Noël, avant la grand'messe, les villageois basques dansent aussi le fandango, au son des guitares et des castagnettes, mais avec un rythme bien différent des peuples du Midi. Les danseurs arrondissent leurs bras en ailes de moulins, se font vis-à-vis en des gestes câlins, sans que jamais l'un vienne à s'approcher de l'autre. Ils demeurent silencieux et compassés. Pénétrés de la dignité de leurs rôles, ils semblent accomplir quelque sacerdoce. Sur un chapiteau renversé, un hidalgo loqueteux, venu on ne sait d'où, chante la triste Malageña, mélopée plaintive, venue du temps des Maures, pendant qu'un rayon de soleil vient éclairer sa pauvre mine de misère[78].

Note 78:[ (retour) ] D'après la Quinzaine, 16 Décembre 1904.

Noël est avant tout une fête religieuse chez le peuple espagnol, fidèle gardien des naïves et touchantes traditions de ses pères.

Sans doute, il y a bien parfois quelques manifestations bruyantes dans les églises, surtout dans les quartiers pauvres et ouvriers. Des castagnettes, des tambours de basque, des Zambombas accompagnent des villancicos (Noëls) à l'allure un peu trop alerte: certains instruments assez singuliers imitent le chant des oiseaux, surtout le cri éclatant du coq. A l'offertoire et à la sortie, l'orgue lui-même, oublieux de sa gravité ordinaire, joue des variations sur des thèmes empruntés aux airs les plus populaires. Au milieu de pareils concerts, les enfants de choeur sautillent bien un peu, la foule est agitée d'un balancement qui marque un peu trop la mesure, mais l'ensemble reste toujours sérieux et digne du saint lieu.

A Séville, le jour de Noël, on danse encore dans les églises, mais tout est prévu et réglé d'avance et l'assistance, témoin de ces exercices qui font partie intégrante du cérémonial de la fête, se livre à la joie, sans perdre son attitude calme et recueillie.

Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, à Valladolid, on représentait, au milieu des églises, les Mystères de la Nativité. Les personnages qui étaient en scène, portaient des masques grotesques et des costumes d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par tous les instruments populaires: castagnettes, tambours de basque, guitares, violons. Dans les entr'actes, l'organiste jouait seul: il choisissait dans son répertoire les morceaux les plus entraînants. Tout à coup les femmes et les jeunes filles entraient en danse, portant à la main des cierges allumés. Toute cette festivité était entremêlée de villanelles ou chansons rustiques. Celui qui avait le mieux chanté était salué par les fidèles du beau nom de Victor.

Si nous pénétrons, le jour de Noël, dans une des églises du Midi de l'Espagne, nous y trouverons une foule qui s'y presse pour sanctifier cette solennité. La jeune andalouse en habit de soie noire, avec mantille, agenouillée sur la dalle nue[79], fixe du regard la Madone vêtue de ses plus beaux atours de damas et de dentelles et couronnée d'un riche diadème aux perles étincelantes. Elle est droite, immobile, comme figée sur place, adressant une fervente prière à la Vierge qui ne peut manquer de l'exaucer, en ce jour de l'anniversaire de la naissance de son fils. Telles les orantes, sculptées dans le marbre ou la pierre, qu'on admire dans les catacombes de Rome, ou auprès des tombeaux du Campo santo de Gênes et des autres villes d'Italie.