Avec les pluies perpétuelles, les eaux stagnantes, les fièvres, la malaria, le cimetière fut bien vite inauguré. Aux maladies s'ajoutaient l'ennui, la _languison. _Les plus vaillants n'avaient même pas le courage de travailler, tellement s'amollissaient les corps dans ce climat tout détrempé.

On se nourrissait de conserves ainsi que de lézards, de serpents apportés par les Papouas campés de l'autre côté de l'île, et qui, sous prétexte de vendre le produit de leur pêche et de leur chasse, se glissaient astucieusement dans la colonie, sans que personne se méfiât d'eux.

Si bien qu'une belle nuit les sauvages envahirent le baraquement, pénétrant comme des diables par la porte, par les fenêtres, par les ouvertures du toit, s'emparèrent des armes, massacrèrent ceux qui tentaient de résister et emmenèrent les autres à leur camp.

Pendant un mois ce fut une suite ininterrompue d'horribles festins. Les prisonniers, à tour de rôle, étaient assommés à coups de casse-tête, rôtis sur des pierres brûlantes dans la terre, comme des cochons de lait, et dévorés par ces sauvages cannibales…

Le cri d'horreur poussé par tout le conseil porta la terreur jusque sur le pont, et le gouverneur eut à peine la force de murmurer encore:

«Continuez, Ferdinand.»

Le pharmacien avait vu disparaître ainsi, un par un, tous ses compagnons, le doux Père Vezole, souriant et résigné, disant:

«Dieu soit loué!» jusqu'à la fin, le notaire Cambalalette, le joyeux cadastreur, trouvant la force de rire même sur le gril.

«Et les monstres m'ont obligé d'en manger, de ce pauvre Cambalalette» ajouta Bézuquet tout frémissant encore de ce souvenir.

Dans le silence qui suivit, le bilieux Costecalde, jaune, la bouche tordue de rage, se tourna vers le Gouverneur: