«Amenez le drapeau!… Amenez donc le drapeau!…» Mais personne ne l'amenait, ni colons ni miliciens ne se souciant de grimper là- haut pour cette dangereuse besogne. Ce fut encore la fille Alric qui se dévoua. Elle _échela _le toit et mit bas le malencontreux pavillon. Alors seulement le steamer cessa de tirer.
Quelques instants, après, deux chaloupes chargées de soldats, dont on voyait de loin étinceler les armes, se détachaient du navire et s'avançaient vers le rivage au rythme des grands avirons des vaisseaux d'État. À mesure qu'elles approchaient; on pouvait distinguer les couleurs anglaises traînant à l'arrière dans le sillage d'écume.
La distance était grande, et Tartarin eut le temps de se relever, d'effacer les macules de boue restées à ses vêtements, même de se faire apporter le cordon de l'Ordre, qu'il passa à la hâte pardessus sa jaquette vert-serpent. Il avait suffisamment tenue de gouverneur quand les deux chaloupes atterrirent.
Le premier, un officier anglais, hautain, le chapeau en bataille, sauta sur la plage, et derrière lui se rangèrent les matelots, portant tous écrit sur leur bonnet de marine _Tomahawk, _plus une compagnie de débarquement. Tartarin, très digne, sa lippe des grands jours, attendait, ayant à sa droite le Père Bataillet et à sa gauche Franquebalme.
Quant à Excourbaniès, au lieu de rester près d'eux, il s'était élancé à la rencontre des Anglais, prêt à danser devant le vainqueur une bamboula frénétique.
Mais l'officier de Sa Gracieuse Majesté, sans prendre garde à ce fantoche, marcha droit vers Tartarin et demanda en anglais:
«Quelle nation?»
Franquebalme, qui comprenait, répondit dans la même langue
«Tarasconnais.»
L'officier ouvrit des yeux ronds comme des assiettes à ce nom de peuple qu'il n'avait jamais vu sur aucune carte marine, et demanda plus insolemment encore:
«Que faites-vous dans cette île? De quel droit l'occupez-vous?» Franquebalme, interloqué, traduisit la demande à Tartarin, qui commanda «Répondez que l'île est à nous, Cicéron, qu'elle nous a été cédée par le roi Négonko, et que nous avons un traité en bonne forme.» Franquebalme n'eut pas besoin de continuer son rôle d'interprète. L'Anglais se tourna vers le Gouverneur et dit en excellent français: