«Cela est vrai, répond un troisième; car voyez, par un changement terrible qui est effrayant pour l'œil, l'obscurité succède à l'éclair éblouissant. Comme une armée en peinture, nos gens s'arrêtent immobiles, à mesure que le charme irrésistible subjugue leurs sens: dans le ciel, en ce moment, flottent de noires vapeurs amoncelées et massives, comme les pics du Vindhya. Les ténèbres, sortant des cavernes de l'enfer, s'étendent de tous côtés. Pareilles à l'airain en fusion, des flammes rouges, par intervalles, percent l'obscurité, et le vent mugit au loin, comme si c'était le vent de la fin du monde.»
Un héros s'élance pour combattre corps à corps l'enfant, fils de Rama.
«Leur fureur va éclater; tous leurs membres palpitent, agités par la colère; leurs yeux remplis de sang brillent comme le lotus rouge; leurs joues pâles, leurs fronts plissés, ressemblent à la lune teinte de taches jaunâtres, ou bien au lotus, lorsque sur sa fleur flétrie l'abeille noire étend ses ailes frémissantes!» Pindare n'a pas plus de flamme, Homère ou Dante plus d'images.
XVIII
Rama lui-même paraît sur son char céleste pour séparer les combattants. Le guerrier, dit le poëte par la voix du chœur, apparaît au milieu d'une lueur livide; son char est d'un blanc cendré par la poussière des nuées, tout est flamme autour de lui; le feu pétille, flamboie, dévore, il roule sous ses rames comme les vagues. Rama descend du char, il félicite l'enfant qu'il ne connaît pas encore. «C'est bien,» dit-il; «il s'est conduit en véritable guerrier qui ne souffre pas impunément l'outrage et l'insolence. Il sait que, quand le soleil lance ses rayons de feu, la pierre solaire les renvoie encore plus brûlants.»
Son second fils, Cousa, paraît à son tour, revenant des lieux consacrés. Rama se trouble à son aspect: «Il est étonnant,» dit-il, «qu'en touchant ces deux jeunes guerriers inconnus, un doux frémissement se répande sur tout mon corps; une sueur, tiède rosée que fait naître l'excès de tendresse, s'épanche de tous mes pores. Dans leurs yeux, dans leurs gestes, ces jeunes gens déploient quelque chose de royal. Sur leurs corps la nature a mis des signes de grandeur, pareils à ces rayons de lumière qui sont dans la pierre précieuse, ou bien à ces gouttes de nectar qui se trouvent dans le calice de l'aimable lotus. Ces signes indiquent une destinée glorieuse, telle qu'elle est réservée aux seuls enfants de Raghou. La couleur de leur teint foncé ressemble à la nuance du col azuré de la colombe; leurs épaules ont la largeur de celles du monarque des forêts. Leur regard intrépide est celui du lion courroucé, et leur voix est forte comme le son cadencé du tambour qui appelle au saint sacrifice. Je vois en eux ma propre image, et non pas seulement ma ressemblance; mais, en beaucoup de traits, ils ont de l'air de ma chère Sita. Ce visage de la fille de Djanaka, beau comme le lotus, est toujours devant mes yeux: telles étaient ses dents, aussi blanches que des perles; telle était sa lèvre délicate, son oreille arrondie, son œil expressif, quoique leur regard ait quelque chose de la fierté de l'homme... Leur demeure est dans ces bois; ce sont ceux où Sita fut abandonnée, et ces enfants lui ressemblent. Et ces armes célestes, qui d'elles-mêmes se sont présentées à eux, et qui, d'après l'oracle des sages, ne doivent jamais, sans motif, abandonner notre famille... L'état de mon épouse, dont le sein renfermait le doux espoir de ma race... Ces pensées diverses occupent mon âme et remplissent mon cœur d'espérance et de crainte. Comment puis-je apprendre la vérité? Comment demander à ces jeunes gens l'histoire de leur naissance?...»
XIX
Ici la scène change tout à coup de décoration et d'aspect; le poëte, pour amener le dénoûment, la reconnaissance des fils et du père, le second couronnement de Sita, remonte de douze ans le cours du temps et des événements. On entend de loin, derrière un rideau de forêts et sur les rives du fleuve, les cris de détresse et les gémissements de la jeune épouse abandonnée, qui vient de mettre au monde les deux jumeaux recueillis par les brahmanes et adoptés par les nymphes sacrées.
Rama, ému de pitié et d'amour, se croit en proie à un rêve: «Roi!» lui dit le sage anachorète, «ne comprenez-vous pas qu'on vous apprend ici d'une manière détournée, en action et non en récit, la naissance de ces deux enfants vos fils?
«Faites taire les instruments de musique et les voix,» dit-il aux acteurs, «et que tous les spectateurs contemplent les merveilles qui vont éclater par la puissance du dieu!» Sita paraît soulevée et portée par les eaux du Gange, tout entourée de ses divinités protectrices! «Recevez,» disent ces divinités à Rama, «une épouse chaste et fidèle!»