«La poésie mystique de l'Inde,» nous écrit un de ces savants orientalistes qui a percé un des premiers pour l'Allemagne et pour la France les ténèbres de la langue sanscrite (le baron d'Eckstein), «la poésie mystique a pour texte habituel l'amour passionné et extatique de l'âme pour son créateur. Cet amour, le plus éthéré et le plus saint que l'homme puisse sentir, s'y exprime par les images sensuelles du Cantique des cantiques, mais avec une candeur d'expression que l'hébreu lui-même n'atteint pas. On y sent la nudité innocente de l'homme et de la femme dans la pureté sans tache et sans ombre d'un autre Éden.» Nos mœurs, qui ne comportent plus cette naïveté de l'âme pour qui tout est sain, m'interdisent de reproduire ici ces extases de la littérature sacrée de l'Inde.

La littérature morale de l'Inde se compose, selon le même critique, de formules et de maximes qui, sous une forme brève et sentencieuse, renferment les préceptes moraux les plus épurés. Jamais la conscience du genre humain n'écrivit avec plus d'autorité et d'évidence ces lois inspirées de Dieu, qui sont le code inné de l'être créé pour vivre de justice, de dévouement et de vertu en société.

«C'est la sagesse biblique des patriarches conçue dans une forme brève, et exprimée dans un rhythme grave par une image frappante et simple qui s'imprime comme l'empreinte d'un cachet dans la mémoire. Cette poésie morale de l'Inde,» ajoute le critique, «aurait pour nous quelque chose d'analogue aux Pensées de Pascal: une grande expérience de la vie se manifeste dans ces résumés de la sagesse de l'Inde; cette sagesse a quelquefois des sourires de vieillard sur les lèvres; elle n'a jamais d'ironie.»

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Les lois étaient écrites ainsi en langage rhythmé, pour favoriser l'exercice de la mémoire.

Des dialogues explicatifs du sens de ces lois et des dogmes de la religion sont un des plus admirables monuments de cette littérature. On croit y entendre des Platons du Gange discourant avec leurs disciples. Les plus remarquables de ces dialogues sont intitulés en effet d'un titre qui signifie «les Séances, c'est-à-dire: Cours de sagesse dans lesquels les disciples sont assis aux pieds du maître et écoutent sa parole.»

D'autres fragments moraux, contenus dans les immenses poëmes indiens, s'appellent le Chant du Seigneur ou du Très-Haut. Le philosophe, devenu poëte pour s'attirer l'imagination du peuple, chante la Loi de la délivrance de l'âme, ou de son émancipation des liens de la matière.

Ces poëmes gigantesques de deux cent mille vers sont les pyramides d'Égypte de la littérature. On les mesure avec une mystérieuse terreur; on n'en devine pas bien la destination; ils ne sont pas de la main d'un seul homme; chaque siècle semble y avoir apporté sa pierre. Ce sont des épopées moitié divines, moitié humaines de ces théologies successives de l'Inde; les traditions populaires, les mystères sacerdotaux, et aussi les histoires nationales, y sont fondus et chantés dans une poésie tantôt héroïque, tantôt sacrée. Les fables célestes et les conquêtes des héros y sont entre-coupées par des épisodes mystiques ou romanesques qui les font ressembler à une Bible poétique, où les législations de Moïse et les mystères de Jéhovah seraient entremêlés des contes les plus merveilleux de l'imagination arabe ou persane.

Ce sont des épisodes surtout, épisodes vastes comme des poëmes, qui ont été traduits, depuis la conquête des Indes, par les érudits, en anglais, en allemand, et quelques-uns en français.

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