Après la poésie qui chante, ou lyrique, après la poésie qui pense, ou philosophique, la poésie qui raconte, ou la poésie épique, est le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Plusieurs des plus grandes races humaines, appelées nations, n'ont laissé pour trace de leur passage sur la terre qu'un poëme épique. C'est assez pour une mémoire éternelle. Un poëme épique résume un monde tout entier.
L'Inde en a deux. Ces poëmes, nous le répétons, ne sont pas d'une seule main. C'est le peuple qui semble s'être élevé à lui-même, de siècle en siècle, ces prodigieux monuments, comme ces temples d'Athènes ou de Rome auxquels chaque génération ajoutait une assise de plus. Ces deux poëmes, sortis d'océans de souvenirs dans lesquels venaient se recueillir et se conserver les traditions religieuses, héroïques, nationales, populaires de l'Inde, sont le Mahabarata et le Ramayana.
De même que l'Iliade et l'Odyssée, ces deux épopées du monde grec, furent évidemment des chants populaires et des traditions confuses des peuples helléniques, avant d'être recueillies, coordonnées et divinement chantées par Homère, de même les poëmes épiques de l'Inde, le Ramayana et le Mahabarata, furent primitivement des récits héroïques et des systèmes religieux réunis, combinés, chantés par les derniers poëtes, auteurs de ces poëmes.
Quelle que soit la fécondité de la pensée, l'imagination d'un homme ne suffirait pas à la création de ces multitudes de fables sacrées ou récits populaires. Un poëte épique n'est au fond qu'un historien qui chante, au lieu d'écrire. Pour qu'une nation écoute et retienne ces récits chantés, il faut que ce qu'on lui chante soit déjà accepté comme un fonds de vérité dans ses traditions. De tels poëmes ne sont jamais pour un peuple que les archives illustrées de ses croyances, de ses mœurs, de ses événements nationaux, ou tout au moins de ses fables théogoniques. C'est là le caractère des grandes épopées indiennes.
XXIII
Le Ramayana est surtout un poëme symbolique. On y reconnaît la source où la mythologie grecque puisa, en l'altérant, la fable de Proserpine. Vous allez en juger.
Kora, jeune et pure vierge, fille de Damata, est ravie à sa mère à la fleur de ses jours par le dieu de l'abîme ou de l'enfer. Ce dieu l'épouse, et l'entraîne dans un monde inférieur et souterrain. Elle devient la reine des morts. Mais le dieu de l'abîme, son époux, la rend chaque année pour un temps aux lamentations de sa mère; elle y reparaît en été au temps des moissons, saison où les âmes des morts s'occupent particulièrement des vivants, en leur assurant le blé ou le riz, leur nourriture sur la terre.
Sita, l'héroïne de l'épopée indienne, est la fille du sillon; au lieu de naître de la mer comme la Vénus grecque, elle naît du sillon sous le soc de la charrue du roi laboureur son père.
On reconnaît à ces fables le génie divers des philosophes ou des poëtes qui les inventèrent et les firent accepter aux peuples: les Grecs, peuplades insulaires ou maritimes, faisant naître la déesse de la vie du sein des flots, les Indiens, peuples agricoles, la faisant naître du champ labouré.
C'est autour de cette fable symbolique que se groupent et se succèdent les récits épiques de la conquête de l'Inde méridionale et de l'île de Ceylan, par les héros de l'Inde montagneuse. Nous citerons de ces poëmes des fragments traduits par les savants interprètes de la langue sanscrite, dans laquelle ces poèmes sont écrits. Le génie héroïque et le génie sacerdotal s'y confondent tantôt dans des récits de batailles, tantôt dans des raffinements spiritualistes de la morale et de la théologie. On sent que ce sont des traditions guerrières, conservées et transfigurées par des prêtres.