XXIV
Le sujet de la grande épopée indienne du Mahabarata est la guerre de deux grandes races et de deux dynasties qui se disputèrent, dans les temps immémoriaux, la possession des plaines de l'Inde. Il n'existe en aucune langue un tableau plus grandiose que celui de la ruine du parti vaincu et du massacre de la famille royale. Priam, Hector, Hécube, l'écroulement de Troie, dans Homère, n'ont pas cette répercussion des chutes d'empires dans le cœur de l'homme. La scène des lamentations des femmes et des vieillards sur les cadavres de leurs époux et de leurs fils, semble être écrite par un ancêtre gigantesque d'Eschyle. C'est à la fin de ce poëme que le dernier des héros vaincus s'élève de cime en cime, pour fuir la mort, sur les hauteurs de l'Himalaya, ces Alpes de l'Inde, et que les dieux l'y reçoivent sur un char aérien pour lui donner asile dans le ciel. Mais au moment d'y entrer on lui défend d'y pénétrer avec son chien, qui l'a suivi seul jusqu'à ces limites du monde. Le héros refuse le ciel même, s'il lui est interdit d'y introduire avec lui son fidèle compagnon, et les parents et les amis qu'il a laissés dans les angoisses de la vie terrestre. Les dieux, touchés de ce dévouement, se laissent fléchir; ils l'admettent avec ses proches et avec le fidèle animal dans les demeures célestes. Symbole du sacrifice de soi-même à l'amour des hommes, exemple de cette charité qui plaît aux dieux, et qui s'étend au delà des hommes à toute la création animée ou inanimée. Un savant traducteur français, M. Édouard Foucaux, de la Société asiatique de Paris, publie ce fragment traduit au moment où nous publions ces lignes. Nous le reproduirons à son vrai jour.
XXV
Un des épisodes les plus touchants du poëme est celui des amours de Nala et de Damayanti. Ève dans Milton, Pénélope dans Homère, ne personnifient pas des amours plus naïfs, plus constants et plus saints. Les paysages sont un cadre digne du tableau. Nous allons ébaucher les principaux traits de ce poëme; transportez-vous en esprit dans un autre monde poétique et dans une autre nature, et écoutez:
Nala est un jeune héros aussi beau et plus doux que l'Achille d'Homère. Il est fils d'un roi d'une contrée des Indes, située au pied des monts Himalaya; de jeunes guerriers, ses pages, élevés avec lui à la cour de son père, rivalisaient avec leur prince dans tous les exercices de la chasse et de la guerre et sur les champs de bataille. Nala, dans les loisirs de la paix qui l'ont ramené à la cour de son père, entend vanter sans cesse, par tous les étrangers qui traversent sa capitale, la merveilleuse beauté et les vertus pieuses de la jeune Damayanti, fille unique du roi d'un royaume voisin; son imagination allume son cœur; il brûle de voir et de posséder pour épouse Damayanti.
Damayanti, de son côté, est sans cesse obsédée des récits que la renommée fait de la beauté, de l'héroïsme et de la vertu de Nala. Elle le voit dans ses rêves; elle s'entretient nuit et jour avec ses compagnes des perfections idéales de Nala. Le ciel intervient pour réunir les amants.
Un soir, le jeune héros, en proie à cette tristesse vague, symptôme et pressentiment des grandes passions, s'enfonce seul dans une forêt pour rêver plus librement de Damayanti. Il déplore l'impossibilité où il est de lui déclarer son amour. Une troupe de cygnes s'abat à ses pieds. Il envie leurs ailes, qui leur permettent de voler aux lieux et aux lacs où ils peuvent voir son amante. Il imagine de faire de ces cygnes les messagers discrets de son amour. Il en saisit un par son aile puissante; mais les plaintes mélodieuses que l'oiseau captif fait entendre émeuvent de pitié le cœur de Nala. Il rend la liberté à l'oiseau divin. Le cygne, reconnaissant de cette compassion du jeune chasseur, prend une voix humaine; il promet à Nala de s'envoler vers Damayanti, et de lui révéler l'amour du héros.
XXVI
Peu de temps après, la belle Damayanti, en folâtrant avec ses compagnes dans une prairie entourée de forêts auprès des jardins de son père, voit s'abattre à ses pieds la volée de cygnes auxquels Nala a rendu la liberté. Les jeunes filles, pour s'exercer à la course, imaginent de choisir chacune un de ces cygnes, et de le poursuivre à travers les prés, rivalisant à qui atteindrait la première l'oiseau rapide qu'elle désigne d'avance à ses compagnes. Le cygne choisi et poursuivi par Damayanti, tantôt feint de se laisser prendre, tantôt échappe aux mains qui effleurent déjà ses ailes frissonnantes, tantôt ralentit et tantôt précipite ses pieds sur l'herbe, jusqu'à ce qu'il ait entraîné, par un espoir toujours renaissant et toujours déçu, Damayanti dans la profondeur d'un bois solitaire.
Là, il s'arrête, il se laisse caresser par la jeune fille, il prend une voix douce comme son chant de mort, et révèle à Damayanti l'amour dont Nala brûle pour elle. Ce double message est porté et reporté par ces divins messagers qui rappellent les colombes grecques de Vénus, établissant ainsi, par leurs voix modulées et harmonieuses, une secrète confidence entre les cœurs des deux amants.