«Prédestinés l'un à l'autre,» dit le poëte, «ils ne s'étonnent pas de se voir pour la première fois; ils semblent s'être vus toujours; ils ne se reconnaissent pas, ils se connaissent; ils se regardent immobiles et ravis, avec ce charmant sourire qui dit: Nous ne commençons pas, nous continuons de nous aimer.»
Cependant le cruel message sort des lèvres de Nala. La poésie moderne la plus éthérée et la plus mystique, celle de Dante lui-même, n'a pas une scène aussi émouvante, aussi dramatique et aussi sainte à la fois dans sa simplicité. C'est le sacrifice d'Abraham demandé à un amant sur son amante, au lieu d'être demandé à un père sur son fils.
XXVIII
Cependant, une fois le devoir accompli par Nala, Damayanti lui jure qu'elle saura tromper la ruse des dieux déguisés en prétendants; qu'elle le reconnaîtra, malgré toutes les apparences, entre tous, et qu'elle ne sera qu'à lui seul.
Le concours des prétendants nous rappelle les plus majestueuses scènes de la Bible ou d'Homère. La scène se passe sur un des plateaux de l'Himalaya, dont la description forme un des paysages les plus grandioses et les plus terribles que l'imagination d'un Salvator Rosa ait jamais conçus. Les chefs, les héros, les dieux y passent en revue, dans leur majesté et leur terreur, sous l'œil du poëte.
À ce tableau, digne du pinceau de Michel-Ange, succède un autre tableau que l'on dirait échappé, comme la création d'Ève, à la muse inspirée de Milton chantant les beautés primitives du paradis terrestre. La charmante Damayanti se présente dans l'assemblée des princes. Un murmure, semblable à celui qui transporta les vieillards de Troie à l'aspect d'Hélène coupable, suppliante, mais toujours éclatante de beauté et de majesté, parcourt l'auguste assemblée. L'admiration inspirée par l'innocence de la vierge timide, qui va se dépouiller un moment de la réserve d'une jeune fille pour choisir librement son époux, cause le frémissement involontaire qui agite le sénat divin. On nomme devant elle les princes; ils se lèvent, et s'offrent à ses regards. Cinq lui apparaissent sous la forme et dans le costume éclatant et majestueux de Nala. Quel est le véritable? Elle le cherche, et commence à soupçonner le déguisement des dieux, qui, pour parvenir à leur but, veulent tromper son amour. Elle récapitule les signes extérieurs, attributs des divinités, et ne peut les découvrir. Damayanti, s'élevant au-dessus d'elle-même, se met en prière; elle conjure les dieux dans des strophes d'un pathétique admirable, et les invoque tour à tour au nom de la vérité. Son invocation joint à la dignité de la prêtresse le courage de l'amazone et la candeur d'une fille tendre et innocente.
Enfin les dieux, après avoir suffisamment éprouvé la sincérité de ses paroles et la soif de vérité qui la dévore, accueillent ses vœux: ils se montrent à ses regards. Chacun d'eux se revêt des signes qui le distinguent. Elle les voit, le regard immobile, portant une couronne de fleurs immobile comme leur attitude. Leurs contours sont sévèrement dessinés; ils ne paraissent pas respirer; nulle chaleur, aucun souffle ne trahit chez eux l'existence vulgaire; aucune sueur ne couvre leurs fronts majestueux, élevés au-dessus du sol, et à l'abri de la poussière terrestre. Nala, au contraire, est déchu de sa grandeur; ses traits sont flétris, ses vêtements magnifiques tombent en lambeaux; la sueur découle de son front, il est couvert de poussière. Mythe profond, allégorie sublime, qui rappelle ce passage des Écritures: «L'homme, sorti de la poussière, rentrera dans la poussière; il travaillera à la sueur de son front.»
Cette scène, qui atteint à une sublime hauteur de pensée, indique le terme de la tentation. La vérité, que Damayanti invoque avec des expressions si pathétiques, paraît enfin à ses regards, l'arrache à son incertitude, et devient sa récompense. Elle apprend à connaître le prix et la réalité des deux mondes terrestre et céleste. Tout cela est symbolique. C'est là la première épreuve de l'âme aimante, entraînée par un mystérieux instinct vers l'âme aimée, qui signifie ici l'être de l'être. Le poëte, mystique et épique à la fois, réserve à son héroïne de plus cruelles épreuves.
«Quand Damayanti a reconnu Nala, enhardie par son amour, forte et craintive à la fois, rougissant et cachant son front pour dérober sa rougeur, elle saisit un pan du manteau de Nala, et, en déclarant ainsi son choix, elle montre que la femme doit s'appuyer sur l'homme.»
Nala la soutient, la console et la glorifie. «Tu n'as pas craint, lui dit-il, de me confesser en m'honorant en présence des dieux; moi, je te serai fidèle tant que ma raison n'aura pas abandonné cette enveloppe mortelle de mon âme.» On pressent les catastrophes dans la joie. Les dieux applaudissent, et ratifient l'union des époux.