Dante, le poëte épique et mystique de nos temps modernes, a-t-il aucune scène ou aucune conception, dans ses trois poëmes, supérieure à cette scène, et à cette conception de la littérature indienne? Et dans cette immense conception tous les détails sont, en naïveté, en force ou en grâce, égaux à la majesté de l'ensemble. Reprenons le poëme.
XXIX
Nala emmène sa jeune épouse au royaume de son père. Un des dieux, témoins de son mariage avec Damayanti, le poursuit de sa jalousie: ce dieu trouble sa raison, il le possède, suivant l'expression moderne; il lui inspire la passion du jeu jusqu'à la frénésie. Le jeu ici signifie tous les autres vices. Nala perd au jeu jusqu'à son empire. L'adversaire implacable contre lequel il joue et perd même ses vêtements, lui propose à la fin de jouer sa femme, la belle et infortunée Damayanti.
Nala ne répond pas par des paroles à cette proposition sacrilége; mais il lance sur son adversaire un regard dans lequel se résume plus d'indignation, plus de désespoir, plus de remords et plus de reproches aux dieux, que n'en contiennent même les lamentations de Job.
Dépouillé, proscrit par sa propre démence, réduit à un seul manteau pour tout bien, Nala s'enfuit au fond des forêts. Damayanti, sans lui adresser une plainte, s'associe à la misère et à la honte de son mari. Ils n'ont à eux deux qu'un seul manteau, dont la moitié couvre la nudité de Nala, l'autre moitié, la nudité de sa belle épouse. Jamais le poëme de l'indigence et de la faim n'a eu des cris plus déchirants que dans cette fuite. Le ciel même, par de cruels prodiges, semble conspirer contre les deux époux. Ils n'avaient eu pendant trois jours que de l'eau pour soutenir leur vie; pressés par la faim, ils arrachent des racines à la terre et des baies sauvages aux arbustes; une troupe d'oiseaux plane enfin sur eux: «Voilà des aliments pour le jour,» s'écrie Nala dans la joie. Les oiseaux s'abattent sur le sol; Nala jette sur eux son manteau comme un filet, pour les prendre; mais les oiseaux soulèvent le manteau sous l'effort de leurs ailes réunies, ils l'enlèvent, l'emportent dans leur vol, et laissent Nala et Damayanti entièrement nus.
XXX
«Ô femme adorable et dévouée!» dit Nala; ce misérable, cet insensé plongé dans la boue de l'infortune, c'est ton époux! Écoute-moi donc, écoute les ordres qu'il te donne, et qui peuvent seuls te sauver de son sort! Abandonne-moi aux dieux qui me poursuivent, et enfuis-toi seule vers le royaume de ton père!
«En vérité, en vérité,» répond l'épouse. «Ô mon roi, mon cœur tremble, mes genoux fléchissent sous moi, ô prince! lorsque je pense et repense aux conseils que tu me donnes. Dépouillé de ton empire, dépouillé de ta fortune, sans vêtements, sans nourriture, dévoré par la faim, par la soif, tu veux que je t'abandonne dans ce dénûment, au milieu de ce désert, et que je songe à mon propre salut? Non, non, je resterai ici, ô mon roi, dans ces sombres forêts pour calmer les peines qui te rongent, lorsque, accablé sous le poids de ces angoisses de la faim, de la soif, du froid, tu reportes un triste et lointain regard sur ta félicité passée! Aucun de ces remèdes que la médecine inventa ne vaut, dans les tortures de l'âme et du corps, les tendres soins d'une épouse.»
«Tu dis vrai, réplique Nala; tu dis vrai, ô fille à la taille de palmier! ô Damayanti! Abattu par la tristesse, l'homme ne trouve nulle part un berceau aussi doux que dans les bras d'une tendre épouse; non, je ne te quitterai pas, femme timide. Mais pourquoi redouter ma fuite? Plutôt m'abandonner moi-même, que de t'abandonner!»
Damayanti, rassurée, conjure son époux de se rendre avec elle dans le royaume de son propre père, qui leur donnera asile. «Oui,» répond Nala, «ce royaume est à ton père; il le partagera avec moi. Je n'en puis douter; mais, dans l'indigence qui me flétrit, je n'irai pas mendier sa pitié, moi qui ai paru autrefois riche et magnifique dans ce royaume. Moi dont la félicité ajoutait à ta félicité, faut-il que j'y paraisse aujourd'hui, manquant de tout, et ajoutant par mes misères à tes misères?»