Un tel discours, dans un tel moment, est déplacé; on voit que dans ces poëmes les situations les plus pathétiques servent moins au développement des passions qu'au développement de la haute morale qui domine dans l'âme des poëtes les passions elles-mêmes. Le cri qui sort du cœur torturé de l'homme ou de la femme retentit dans le ciel plus que sur la terre: la nature s'absorbe dans la religion.
XIV
«Écoute la voix de nos anciens législateurs divins,» poursuit magnifiquement mais inopportunément la femme outragée. «Rappelle-toi ce que, dans leurs chants immortels, ils ont dit de la femme, cette compagne modeste de l'homme: c'est elle qui, dans le fils qu'elle lui donne, prolonge son existence en le faisant revivre dans cet autre lui-même; c'est à ce fils qu'il doit la délivrance des âmes de ses ancêtres. La femme est la moitié de l'homme, elle est son ami le plus tendre: par sa voix douce et caressante, elle sait dissiper les ennuis de sa solitude; elle est son consolateur dans les peines inséparables des sentiers de la vie; et à la mort de son époux, avec quel dévouement ne se précipite-t-elle pas sur le bûcher funèbre, résolue à ne point s'en séparer et à partager à jamais son sort, quel qu'il soit? Plus religieuse que lui, souvent elle rallume dans son cœur une faible étincelle de vertu qui allait s'éteindre; elle le sauve ainsi à son insu, et attire sur sa tête les faveurs de Brahma.
«Non, il n'est point de spectacle plus touchant que celui d'un père respectable entouré de sa femme et de ses nombreux enfants. De quel transport n'est-il pas lui-même saisi lorsqu'il reconnaît dans ces innocentes créatures sa vivante image? Quand un enfant accourt vers son père et qu'il se précipite dans son sein pour l'embrasser, quoique tout couvert de la poussière qu'il vient de soulever dans ses jeux, quelles délices sont comparables à celles dont l'enivre ce baiser?... Comment est-il possible que tu te détournes avec mépris de ce tendre enfant, qui est ton fils, dans le moment même où ses beaux yeux se dirigent vers toi avec tant d'affection? La petite fourmi protège ses œufs et ne les brise pas: et toi, être doué du sentiment de la vertu et de la justice, tu ne protégerais pas, tu ne chérirais pas cet être faible auquel tu as donné la vie? Souffre donc que cet enfant, dont à ta vue le petit cœur palpite d'un mouvement involontaire, t'embrasse, te touche de ses douces lèvres; car il n'est pas dans la nature de sensation plus délicieuse que le toucher d'un enfant.
«Tous les pères éloignés quelque temps de leurs fils se réjouissent à leur vue, ou plutôt ne cessent un instant de les avoir présents à la pensée: toi seul demeures insensible à cette impulsion universelle de la nature; toi seul entendrais sans en être ému ces touchantes paroles que prononce, pour le père, le brahmane à la naissance d'un fils:
«Ô toi qui proviens de toutes les parties de mon être! toi, le fruit précieux de mes entrailles! toi, qui es mon âme même, puisses-tu vivre cent ans! Sur toi repose le soin de mon existence; de toi dépend la perpétuité de ma race: vis donc heureux, ô mon fils, l'espace de cent ans!
«Hélas! un chasseur sans pitié est venu me séduire, abuser de mon innocence dans le paisible ermitage de mon père!... Menaça, ma mère, après m'avoir conçue du grand Visoumitra, m'a abandonnée au moment de ma naissance sur les bords écartés du fleuve Malini!... De quelles fautes, grands dieux, me suis-je donc rendue coupable dans une de mes régénérations précédentes, pour avoir été traitée d'une manière aussi cruelle, d'abord par celle qui m'a donné l'existence, et aujourd'hui par toi?
«Soumise à mon destin funeste, je retourne cacher ma douleur au sein de la forêt sainte qui jadis me vit si heureuse; mais ce tendre enfant, qui est ton fils, le ciel te défend de l'abandonner.»
L'épreuve continue, malgré ces touchantes paroles, jusqu'au moment où une voix éclatant dans le ciel fait intervenir la Divinité elle-même pour proclamer devant le peuple l'innocence, l'amour, la légitimité de l'épouse. Le héros lui confesse alors qu'il a employé ce stratagème pour convaincre son peuple de la beauté, de la vertu, des droits de Sacountala à sa main, et pour se faire commander par les dieux et par les hommes son bonheur.