Voyons maintenant comment, quelques siècles plus tard, un autre poëte, d'une époque plus raffinée, a converti en drame ce touchant et gracieux épisode. C'est le lingot brut effilé en trame d'or par l'art, qui amplifie la surface du métal en amoindrissant sa force.
Mais l'analyse et les citations de ce drame suffiront pour donner une idée du degré de perfection auquel, dans ces temps que nous appelons primitifs, et chez ces peuples inconnus avant l'époque historique de notre Europe, l'art théâtral était parvenu.
La représentation est précédée d'un prologue dialogué entre le directeur du théâtre et les principaux acteurs qui doivent jouer leur rôle dans ce drame.
La scène représente une forêt au bord du fleuve Malini; le jeune prince Douchmanta, monté sur un char conduit par un écuyer, apparaît dans le lointain l'arc à la main, et chassant un jeune faon qui fuit devant ses coursiers.
«Vois,» dit le prince à son écuyer dans un langage aussi harmonieux que celui de Racine, aussi imagé et aussi naïf que celui d'Homère, «vois comme ce faon nous a fait déjà parcourir un immense espace; vois avec quelle grâce il incline de temps en temps sa souple encolure pour jeter un regard furtif sur le char rapide qui le poursuit! Dans la crainte de la flèche, dont il entend d'avance le sifflement, vois comme il contracte et rapetisse en fuyant ses membres délicats! Le sentier qu'il foule à peine est jonché çà et là de l'herbe tendre qui s'échappe à demi broutée de sa bouche haletante. Dans ses bonds précipités, il vole plutôt qu'il n'effleure la terre... Lâche les rênes tout entières!»
—Le char vole. «Voyez,» dit l'écuyer à son tour au prince, «comme ces nobles coursiers, depuis que les rênes ne retiennent plus leur élan, portent avec grâce en avant leurs fumants poitrails; la poussière qu'ils élèvent, sans que le fouet les touche, fuit en tourbillons derrière eux; leurs aigrettes, tout à l'heure agitées sur leurs têtes, semblent maintenant immobiles par la résistance de l'air qu'ils fendent; ils dressent avec énergie leurs oreilles veinées et nerveuses; non, ils ne courent pas, ils glissent sur la plaine émaillée de fleurs.»
—«J'atteins si vite les objets que je viens à peine d'apercevoir dans le lointain, répond le prince, et je les dépasse si rapidement, que rien n'est loin, rien n'est près de moi.»
XVI
Le char vole.—Près d'atteindre une gazelle qui s'est levée au bruit, un cri d'effroi s'élève de derrière un rideau d'arbres: «Épargnez la gazelle!» L'écuyer resserre les rênes, un ermite paraît, joignant les mains en signe de supplications pour le pauvre animal.
«Ô roi, dit l'ermite, cette douce gazelle apprivoisée appartient à l'ermitage; ne la tuez pas, ne la tuez pas!—Arrête les coursiers,» dit le roi à l'écuyer qui murmure.