Mais sitôt que, d'un trait de ses fatales mains,
La Parque l'eut rayé du nombre des humains,
On reconnut le prix de sa muse éclipsée.
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Je soulève pour toi l'équitable avenir.
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XX
Son poëme de l'Art poétique, froide et prosaïque imitation d'Horace, dont les pédants routiniers de collége prosaïsent et affadissent la mémoire des enfants, est certainement le plus faible de ses ouvrages. C'est le squelette de la poésie, décharné, décoloré, privé de vie et d'âme par un profane anatomiste de l'inspiration. C'était déjà une faute que d'écrire un tel poëme; les vers sont faits pour le chant, quelquefois pour la pensée, jamais pour la pédagogie. C'est ce prosaïsme de l'Art poétique qui a le plus diminué Boileau dans l'esprit de notre siècle; on se venge de l'ennui qui respire dans ces préceptes rimés en oubliant les vers admirables qui parsèment les satires et les épîtres.
Deux seules grandes qualités manquent à Boileau dans ses ouvrages, la longue haleine et l'élévation. Il est court dans son vol, il rase la terre et il badine au lieu de toucher. Aussi est-il par excellence le poëte des esprits ingénieux, mais médiocres, qui n'ont pas d'ailes et qui jouent terre à terre à la poésie, au lieu de se laisser emporter par elle dans son ciel; Musa pedestris! poésie pédestre, qui ne bronche pas, mais qui ne dévore pas l'espace. Le manque de profondeur fut le défaut capital de Boileau comme de sa race gauloise; ce défaut qui était celui de la littérature française jusqu'à Corneille, Racine, Bossuet, surtout jusqu'à J.-J. Rousseau, défaut qui a fait une partie du succès si prodigieux et si mérité de Voltaire, obligé de rire jusqu'à l'indécence même pour raisonner.
XXI
C'est à ce badinage, selon nous, un peu profanateur de la poésie, que Boileau a dû sa plus grande popularité et qu'il la conserve. Nous voulons parler de son poëme héroï-comique du Lutrin. Jusqu'à cette œuvre il avait été critique et modèle; critique toujours spirituel, modèle quelquefois accompli, mais là il fut véritablement poëte, toujours dans l'acception ingénieuse et tempérée du mot.
Les poëtes italiens jusqu'à l'Arioste; Tassoni, après lui, dans la Sècchia rapita, plaisanterie assez lourde et peu digne de sa renommée; le poëte anglais Pope, dans la Boucle de cheveux enlevée, hochet poétique d'une incomparable délicatesse de travail, avaient été les modèles de Boileau dans ce genre bâtard et corrompu de composition. Boileau lui-même, en autorisant par son Lutrin ce faux genre, devait servir d'excuse à La Fontaine dans ses Contes, puis servir d'exemple au poëme burlesque et licencieux de Voltaire, la Pucelle d'Orléans; et Voltaire, à son tour, devait servir d'exemple à lord Byron dans son poëme moqueur et satanique de Don Juan. Ainsi la profanation de la poésie par le burlesque devait corrompre une longue série de poètes et amener, d'excès en excès, La Fontaine à l'obscénité. Voltaire an scandale, Gresset à la puérilité, Byron au sacrilége. On ne ravale pas impunément le plus beau don de Dieu, la poésie, à des trivialités ridicules. On ne boit pas le vin de l'orgie dans le calice. La corruption du genre entraîne celle de l'esprit. Le burlesque est la mascarade d'une divinité.