XXII

Nous sommes loin néanmoins d'appliquer ces sévérités à l'Arioste, le Cervantès poétique de la chevalerie errante. Il fit le Don Quichotte italien, mais un Don Quichotte héroïque et amoureux, dont chaque aventure est un délicieux poëme. L'Arioste embellit tout, mais il ne profane rien. Il lâche la bride de son imagination pour qu'elle le promène, comme les conteurs arabes, dans les espaces, jamais dans la boue. Aussi la grâce, l'amour, l'héroïsme, le pathétique même, qui pleure en souriant, l'accompagnent toujours; il enivre d'imagination, il n'attriste jamais de sacrilége. Il lui faut une place à part dans la littérature, entre ciel et terre. Quelle que soit notre estime pour l'exécution savante du poëme héroï-comique de Boileau, nous ne ferons pas à l'Arioste l'offense de lui comparer son imitateur français.

On connaît le sujet du Lutrin. C'est un sujet de sacristie et de collége. Cela ne prête à rien qu'à de beaux vers malheureusement déplacés. Boileau les a prodigués dans ce badinage. Jamais on ne parodia en style plus nerveux et plus épique les beaux récits d'Homère et de Virgile, mais c'est une parodie.

Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle,
Paris voyait fleurir son antique chapelle;
Ses chanoines vermeils et brillants de santé
S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté.
Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,
Ces pieux fainéants faisaient chanter matines,
Veillaient à bien dîner et laissaient en leur lieu
À des chantres gagés le soin de louer Dieu;
Quand la Discorde, encor toute noire de crimes,
Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, etc.

.........

Dans le réduit obscur d'une alcôve enfoncée,
S'élève un lit de plume à grands frais amassée;
Quatre rideaux pompeux par un double contour
En défendent l'entrée à la clarté du jour.
Là, parmi les douceurs d'un tranquille silence,
Règne sur le duvet une heureuse indolence;
C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner,
Dormant d'un léger somme, attendait le dîner.
La jeunesse en sa fleur brille sur son visage;
Son menton sur son sein descend à double étage,
Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur,
Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.

Si on ne reconnaît pas dans ce style le grand poëte, il est impossible de n'y pas reconnaître le grand artiste en vers. Il y en a peu de plus parfaits dans la langue, en admettant que le vers et le sens soient deux choses séparées, et que la beauté sérieuse de la pensée ou du sentiment ne soit pas nécessaire à la beauté de la poésie. On peut en dire autant de presque tous les vers du poëme:

Lui-même le premier, pour honorer la troupe,
D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe;
Il l'avale d'un trait, et, chacun l'imitant,
La cruche au large ventre est vide en un instant.

Nous passons les triviales et burlesques inventions du récit, quoique la même perfection fasse partout reconnaître le grand artisan de langue. Qui ne se récrierait à cette caricature, devenue classique, de la mollesse?

L'air, qui gémit du cri de l'horrible déesse,
Va jusque dans Cîteaux réveiller la Mollesse;
C'est là que d'un dortoir elle a fait son séjour;
Les plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour;
L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines,
L'autre broie en riant le vermillon des moines.
La volupté la sert avec des yeux dévots,
Et toujours le Sommeil lui verse ses pavots.