Ils sont dans l'erreur des enfants qui, voyant le père se ronger les mains de rage, croient qu'il veut dévorer sa propre chair et lui offrent celle qu'il leur a donnée avec la vie;
Ils sont enfin dans ces quatre fils venant successivement se coucher et mourir aux pieds du père, un à un, dit le poëte, et le faisant mourir ainsi quatre fois en eux avant sa propre mort.
Le beau moral, le beau humain égale dans ce récit l'horreur pathétique. C'est ce qui en fait la poésie.
Placez là quatre scélérats mourant de faim dans les convulsions et les imprécations de rage: vous détournez les yeux avec dégoût; vous n'aurez qu'un gibet au lieu d'un calvaire.
Mais le père est beau quand il frémit au bruit de la clef, et qu'il pense non à lui, mais à ses fils;
Il est beau quand il interroge, le lendemain, leurs visages, pour y mesurer les progrès de la faim;
Il est beau quand il se tait, sous le remords et sous le désespoir d'avoir entraîné ses enfants innocents et adorés dans sa peine;
Il est beau quand il les voit, comme Niobé, former lentement à ses pieds le groupe de la famille morte avant le père.
Il ne manque là que la mère ou le souvenir de la mère absente; mais le poëte a senti avec un merveilleux instinct qu'il fallait écarter la mère de ce groupe; sans quoi on n'aurait pas pu achever la lecture: le cœur se serait brisé à son premier sanglot ou seulement à sa première mémoire. Ni le père ni les enfants ne la rappellent, de peur de s'entre-déchirer par ce souvenir. Divine réticence de ces cinq cœurs!
Enfin les enfants sont beaux dans leur innocence, beaux dans leur ignorance de la signification du bruit de la porte qu'on mure sur eux, beaux dans leur songe quand ils rêvent la nourriture, beaux dans leur silence pour ne rien reprocher à leur malheureux père, beaux dans leur cri pour lui offrir leur propre corps, qui lui appartient, à dévorer; beaux dans leur délire quand, s'adressant encore à lui comme à une Providence, ils lui demandent pourquoi il les laisse mourir ainsi sans secours; beaux enfin dans ce dernier mouvement filial de leur agonie qui les rapproche de lui et les pousse à se coucher sur ses pieds pour mourir à son ombre.