Si l'immense poëte n'est pas là, où est-il? Ni Homère, ni Virgile, ni Shakspeare n'ont en si peu de notes de pareils accents. N'eût-il eu que ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux.

XI

Le reste du poëme de l'Enfer ne contient pas d'autres beautés de composition de ce genre; mais il éclate toujours en beautés et en horreurs alternatives de style.

Ici ce sont des damnés dans l'enfer du froid, dont les larmes se glacent en coulant des yeux; là des âmes déjà torturées dans l'enfer pendant que les corps de ceux qui portent leur apparence et leurs noms sur la terre continuent à y vivre; ailleurs le roi des démons broyant trois damnés à la fois dans ses mâchoires: ces trois damnés sont Judas, Brutus et Cassius. La partialité de Dante pour le césar d'Allemagne explique le supplice des meurtriers du césar romain. Puis Virgile et Dante remontent de l'abîme, en se servant, en guise d'échelle, des poils du corps de Lucifer, précipité du ciel la tête en bas!

«Nous montâmes ainsi, moi le premier, lui le second, jusqu'à une ouverture ronde par où nous aperçûmes les belles choses qu'enveloppe le ciel!»

Ainsi finit, par une grotesque ascension plus digne de Gulliver que de Virgile, le poëme de l'Enfer du Dante; poëme dont les conceptions sont au-dessous des Mille et une Nuits arabes, mais dont le style (aux cynismes près) est la plus robuste nudité de poésie qui ait jamais manifesté la force des muscles intellectuels sur les membres d'un Hercule de la pensée!

Passons aux deux autres poèmes de la Divine Comédie.

DEUXIÈME PARTIE.
LE PURGATOIRE.

C'est une des idées philosophiques les plus naturelles à l'humanité que celle d'un lieu d'épreuve continuée après cette vie, et d'achèvement de la destinée des âmes dans un séjour de purification et d'initiation appelé Purgatoire.

On a toujours eu une peine, pour ne pas dire une impossibilité, d'esprit à admettre une éternité de supplices infinis et irrémédiables en punition de fautes temporaires, bornées dans leur durée, dans leur portée comme dans leur criminalité même; on n'a pu, sans une répugnance invincible de l'esprit et du cœur, associer à l'idée de la bonté divine du Rémunérateur suprême une continuité et une éternité de supplices qui excluraient de l'Être divin une partie essentielle et nécessaire de cet Être, la miséricorde. La plus douce vertu de la terre, la pitié, exclue ainsi du ciel, a révolté les cœurs tendres; les supplices indescriptibles de ses créatures faisant partie de la félicité du Créateur ont rendu le dogme des enfers à perpétuité un des textes de la foi moderne les plus difficiles à inculquer dans le cœur des chrétiens les plus orthodoxes. Beaucoup de commentateurs des dogmes chrétiens ont cherché par des définitions et par des distinctions atténuantes à réduire les enfers à une privation douloureuse de la présence et de la lumière de Dieu dans des climats éternels toujours chargés de nuages; beaucoup d'autres écrivains ou prédicateurs religieux ont déclaré ne comprendre le mot éternel appliqué à ce supplice que comme expression d'une longue durée; mais ils n'ont pas interdit au rayon de la miséricorde infinie de traverser une fois ces cachots des mondes surnaturels, et d'apporter aux crimes expiés le pardon divin. M. de Chateaubriand lui-même, dans son poëme chrétien des Martyrs, cite l'autorité des Pères de l'Église pour expliquer en ce sens l'éternité des peines et pour effacer de la porte de l'enfer ce vers infernal du Dante: