Abandonnez toute espérance, vous qui entrez!
XII
Cette répugnance de l'esprit humain à admettre l'irrémédiabilité et l'éternité des peines a tourné de préférence toutes les imaginations du côté de cet enfer à temps qu'on appelle le Purgatoire. Là entrent avec le coupable le crépuscule de la félicité future, l'espérance, le repentir, la prière, non-seulement la prière de celui qui expie, mais la prière des compagnons qu'il a laissés sur la terre, et dont l'amitié, prolongée au delà du tombeau, le suit d'un monde à l'autre et paye par ses vœux et par ses pénitences la rançon de son âme.
Ce divin commerce, cette touchante communauté, cette communion des vivants et des morts, cette violence faite à la clémente justice de Dieu par l'amour de ceux qui prient en faveur de ceux qui expient, cette parenté efficace enfin que la mort ne rompt pas entre les âmes de la terre et les âmes du Purgatoire, sont une des plus ravissantes conceptions de la poésie surnaturelle. Cette conception semble avoir attendri, amolli tout à coup l'âme du Dante, et avoir donné à son vers l'accent suave et quasi céleste de l'écho des âmes qu'il va visiter dans ce vestibule souterrain du paradis.
Pour qui a visité l'Italie, cela n'est pas étonnant; le Purgatoire est la grande popularité de la religion chrétienne chez ce peuple à grandes passions et à grands repentirs. La page du Purgatoire, poëme de toutes les âmes veuves et aimantes ici-bas, est écrite ou peinte sur toutes les murailles de ses églises, de ses chapelles, de ses monastères, de ses ermitages, et jusque dans les carrefours de ses grands chemins. Le premier monument qu'élève la piété italienne à son premier deuil, c'est une peinture murale en l'honneur ou au soulagement des âmes du Purgatoire; les rochers mêmes de ses Alpes, de ses Apennins ou de ses Abruzzes, en sont sanctifiés. Combien de fois, en voyageant à pied dans ces montagnes, n'ai-je pas été étonné et attendri par la rencontre inattendue d'un de ces monuments invocatoires dans des sites inaccessibles aux pas des voyageurs, mais non à la pieuse commémoration des veuves, des fiancées, des enfants, des frères, des amis! Le souvenir d'un de ces monuments de larmes, de ces pierres milliaires du pèlerinage de la vie au ciel, se représente avec tous ses accidents de lumière, d'ombre et de nature pittoresque à ma mémoire.
XIII
Le sentier rampe en serpentant sous de hautes falaises de rochers éblouissants, qui fument, comme la gueule d'un four, sous les rayons répercutés d'un soleil d'été. Des chênes verts, au tronc tortueux, aux branches bizarrement coudées, aux noirs feuillages, des pins-liéges et quelques pins-parasols au dôme aplati dentellent çà et là la corniche des escarpements. Quelques chèvres noires se posent sur les blocs détachés de la montagne comme des statues égyptiennes d'animaux symboliques sur des piédestaux de marbre. Elles regardent passer le voyageur en tournant leurs cous luisants et leurs cornes bronzées vers le vieux berger, qui les garde, comme pour l'avertir ou l'interroger du regard.
Le sentier, en s'élevant vers le sommet, s'enfonce tout à coup dans une fente de la montagne. Là chaque muraille forme une dent qui se perd en s'ébréchant dans le bleu sans fond du firmament. Cette fente ou ce ravin, tenu à l'ombre par ces deux pans de rochers, est tapissé de châtaigniers en taillis. La feuille lustrée ruisselle de l'humidité d'une cave.
Tout à coup le défilé s'ouvre entre deux remparts de rochers dont la surface, frappée par les rayons du soleil couchant, présente tantôt la blancheur du marbre qu'on vient d'extraire, tantôt les teintes roses de la joue d'une jeune fille rougissante. Le ciel d'abord, la grande mer ensuite apparaissent à perte de vue à l'ouverture du défilé. De grands aigles fauves secouent lourdement leurs ailes sur les corniches des deux murailles de marbre; des voiles latines tachent çà et là d'une tache triangulaire la vaste étendue de la mer. Les deux azurs de l'onde et du ciel se confondent tellement à l'horizon qu'on ne sait si ces voiles reposent sur la mer ou nagent dans le firmament.
Pendant que vous contemplez tout ébloui ce spectacle, vous croyant seul entre ciel et terre à mille pas au-dessus des séjours humains, une musique vague, ou plutôt une brise psalmodiée, entremêlée d'un bourdonnement de voix d'enfants et de femmes, vous arrive, à travers les myrtes et les pins, du fond d'une caverne qui s'ouvre à gauche dans les vastes échancrures du rocher taillé à main d'homme.