On s'approche en se glissant à travers les blocs d'une carrière de marbre abandonnée; on voit une chapelle grossièrement ébauchée sous la concavité du pan de la montagne.

Quelques âmes en peine, représentées sous des traits de femmes avec des mains suppliantes et de grosses larmes sous les paupières, se dégagent à demi des langues de flammes qui lèchent la muraille. Un ciel pur et bleu, où quelques ailes d'anges traversent l'éther, brille au-dessus.

Sur les marches de l'oratoire, une femme jeune et belle encore est agenouillée entre deux petites filles d'âge inégal. C'est la veuve et ce sont les deux derniers enfants d'un pauvre carrier de marbre de ces montagnes, écrasé trois ans avant par la chute d'un des blocs qu'il détachait de la carrière.

Derrière la veuve et ses filles, un jeune adolescent de douze à treize ans presse sous son bras gauche une grosse musette des Abruzzes. Les notes pastorales et prolongées accompagnent sous le rocher les litanies psalmodiées par sa mère en mémoire de son père. Une vieille femme, l'aïeule sans doute, se tient à quelques pas en arrière, accroupie la tête dans son tablier; ses cheveux blancs découverts remuent, légèrement agités par le vent de la musette, comme des duvets de chardon mort sous l'haleine du chameau qui broute à côté. Je m'arrête à quelque distance, sans être aperçu même du chien, attentif à l'instrument de son jeune maître. Je me découvre, par respect pour cet entretien de la vie avec la mort, et j'ai sous les yeux et dans le cœur toute la poésie du Purgatoire.

Ce sont ces images, si fréquentes en Italie, ce sont ces oratoires, ces peintures, ces musiques, ces larmes, ces offrandes, ces prières, dont l'air d'Italie est rempli, qui inspirèrent, je n'en doute pas, des images si suaves et des vers si féminins au Dante dans son poëme du Purgatoire. L'âme bucolique de Virgile, son maître, semble véritablement cette fois avoir passé en lui. Jugez-en par les citations que je puise, non au hasard, mais presque à toutes les pages de ce délicieux pèlerinage à travers les larmes, que la prière console et que l'espérance essuie. On ne peut prendre dans ce poëme du Purgatoire, comme dans celui du Paradis, que des citations. Il n'y a pas de sujet, pas d'unité, pas de composition; c'est une revue, c'est une épopée à tiroir, pour me servir d'une expression de la scène. Il y a des scènes et point de drame. Mais quels exordes ravissants à toutes ces scènes!

XIV

Et d'abord il faut renoncer à comprendre l'architecture fantastique de la montagne idéale sur laquelle le poëte place son Purgatoire et où il est accueilli par Caton d'Utique, qu'on s'attend peu à trouver là. Caton, qui n'a, dit-il, rien su refuser à Marcia, son épouse, pendant qu'il vivait, reçoit Dante en commémoration de cette Béatrice dont le poëte se réclame.

La lumineuse sérénité d'un jour semblable à une aurore frappe le Dante en abordant dans ce séjour d'attente:

Dolce color d'oriental zaffiro, etc.

«Une douce teinte de saphir oriental, qui se répercutait dans la sérénité d'un air transparent jusqu'au premier cercle, rendit la joie à mes regards, aussitôt que je sortis de l'air mort qui m'avait si longtemps contristé les yeux et le cœur.