C'est à peu près à la même époque qu'il composa une épître sur le rétablissement du culte public en France, et une méditation funèbre sur les révolutions des empires, dans laquelle il parle ainsi des Bourbons immolés ou proscrits:

Des hommes étaient nés pour le trône du monde;
Huit siècles l'assuraient à leur race féconde.
Dieu veut! soudain, aux yeux de cent peuples surpris,
Les uns sont égorgés, les autres en partage
Portent, au lieu de sceptre, un bâton de voyage.

...............
...............

Au milieu des tombeaux qu'environnait la nuit,
Ainsi je méditais, par leur silence instruit.
Les fils viennent ici se réunir aux pères,
Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y foulaient naguères,
Disais-je, quand l'éclat des premiers feux du jour
Par le chant des oiseaux ranima ce séjour.
Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles,
Passer par des palais des familles nouvelles.
Familles et palais, il verra tout périr.
Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir;
Sortir l'homme, produit par la cendre des hommes;
Et, lugubre flambeau du sépulcre où nous sommes,
Lui-même, à ce grand deuil fatigué d'avoir lui,
S'éteindra devant Dieu, comme nous devant lui!...»

À ces élégies grecques, à ces vers sur le rétablissement du culte des aïeux, à ces méditations bibliques sur l'écroulement des Bourbons égorgés ou proscrits, à ces évocations au nouvel empire fondé, selon le poëte, par un homme suscité de Dieu, ne croit-on pas entendre un néophite de Fontanes, de Chateaubriand, dans ce jeune homme qui sera un jour l'ennemi du trône, la terreur du temple, le moqueur des Bourbons, l'Homère populaire de la Grande-Armée, le républicain, non du présent, mais de l'avenir?... On a beaucoup parlé de l'instabilité des choses humaines; mais l'instabilité de l'esprit humain, y a-t-on jamais fait assez d'attention? Et cette instabilité, comme on l'a trop dit, est-elle toujours mobilité, intérêt, faiblesse, apostasie dans les hommes pensants? Non, elle s'appelle aussi progrès dans les fortes têtes capables de contenir plus d'une idée pendant la durée d'une longue vie. Cette vie ne change-t-elle pas constamment le point de vue de l'homme et l'aspect des choses? Quand le navire qui vous porte vogue sur le fleuve, voyez-vous donc toujours le même rivage? Et quand le rivage mobile a changé en effet, est-ce donc un devoir stupide de soutenir que vous voyez toujours le même arbre ou la même masure devant vous? Non, ce n'est pas là devoir; c'est obstination ou cécité! Changer en mal, c'est faiblesse; changer en bien, c'est vertu. Béranger changea d'abord en mal, selon nous; puis il changea en bien; et c'est de ce dernier changement que nous parlons ici.

Quoi qu'il en soit, voilà le Béranger de vingt ans; nous allons voir le Béranger de quarante. Mais j'avoue que j'ai hâte d'arriver au Béranger de soixante; car je n'ai pas connu d'homme qui ait été aussi élaboré, aussi perfectionné moralement par les années que ce vieillard. Nul ne fut plus près d'arriver à la sublimité de sa nature, quand le temps le cueillit mûrissant toujours. Le vrai nom de Béranger, selon moi, c'était PROGRÈS: progrès de la raison, progrès de la philosophie, progrès de la politique, progrès de la charité, progrès de la vérité dans un ami sincère du bien, progrès du peuple dont il était le symbole et à qui il devait apprendre à grandir en lui.

Lamartine.

XXIIe ENTRETIEN.

10e de la deuxième Année.

SUR LE CARACTÈRE
ET LES ŒUVRES DE BÉRANGER