I
Nous avons laissé Béranger jeune, pauvre, cherchant son talent en lui-même, et cherchant sa voie dans le monde, indécis comme tout homme l'est à cet âge sur ses propres opinions, rêvant un poëme épique national et monarchique, attendri sur les destinées tragiques des Bourbons, célébrant le rétablissement du culte d'État dans sa patrie, applaudissant à l'inauguration providentielle d'une dynastie militaire sur un trône recrépi de gloire et de force; en un mot nous avons laissé ce jeune homme faisant tout ce que M. de Fontanes, M. de Chateaubriand, M. de Bonald auraient pu faire pour la restauration poétique du passé: disons mieux, nous l'avons laissé ne sachant pas ce qu'il faisait, écolier du hasard ébauchant les thèmes de l'inexpérience et de l'imagination.
Il lui fallait des patrons; il eut le malheur de les trouver dans le groupe des poëtes lauréats de l'Empire. Ce groupe tenait à cette époque les clefs de la fortune et de la renommée. Cette école des poëtes administratifs se composait d'une centaine d'hommes d'esprit et de talent parmi lesquels primaient au-dessus de tous les Fontanes, les Arnault, les Étienne. Cette école, très-monarchique alors, ne devait pas tarder à devenir très-libérale, révolutionnaire contre les Bourbons; il faut en excepter M. de Fontanes, qui ne vit plus qu'un usurpateur dans son demi-dieu aussitôt que ce demi-dieu fut le vaincu de l'Europe.
Ces administrateurs de la poésie officielle eurent bien vite le pressentiment du talent futur de ce jeune homme; ils songèrent à l'accaparer pour le parti du gouvernement par une de ces petites places qui soldent mal, mais qui enrégimentent souvent pour toujours le génie indigent. Mais, indépendamment de ces patrons littéraires, le jeune Béranger en avait trouvé un plus haut et plus puissant dans Lucien Bonaparte.
Lucien Bonaparte avait quelque chose de romain de la vieille république dans le caractère et dans l'attitude. Bien qu'il eût été le complice le plus pressé, le plus intrépide et le plus éloquent du coup d'État de famille au dix-huit brumaire; bien qu'il eût été le ministre le plus intime et le plus habile de la dictature de son frère sous le Consulat, Lucien conservait contre la monarchie je ne sais quel vieux levain de républicain déchu qui le faisait chef d'une certaine opposition bien séante. Cette opposition n'avait pas de danger pour la monarchie, mais elle avait encore une certaine grâce fière qui plaisait aux anciens conventionnels: quand on ne veut plus agir on aime encore à murmurer. Lucien était le représentant de ce murmure sourd de la république déçue; il était de plus orateur et poëte; à tous ces titres une popularité aussi littéraire que politique s'attachait à son nom. Il a montré depuis, par son noble exil pendant la monarchie universelle de son frère et par son dédain des trônes offerts, qu'il avait réellement un grand cœur et que l'honnête homme dominait en lui l'ambitieux.
II
Béranger lui adressa ses premières poésies comme au Mécène naturel des jeunes talents qui se souvenaient de la République et qui voulaient, tout en aspirant à la renommée, garder la dignité de leurs préférences. La lettre de Béranger, dit-il lui-même, était admirablement calculée pour que le républicanisme avoué par le jeune poëte fut une caresse noble aux opinions présumées de Lucien, sans être une brutalité démagogique. On ne connaît pas la lettre, mais on peut s'en rapporter en fait de nuance à la dignité fière et fine de Béranger, un des plus habiles écrivains qui aient jamais aiguisé sur une page la pointe d'une plume de diplomate.
Lucien lut la lettre, accueillit le jeune homme, le caressa et lui conseilla d'être neuf par le sujet sans cesser jamais d'être classique par le style. Il fit mieux; joignant la libéralité à la leçon, il pria Béranger d'accepter son propre traitement de 1,500 francs comme membre de l'Institut. Il voulait, disait-il, lui assurer ainsi le loisir poétique. Béranger ne crut pas déroger à sa dignité en acceptant de l'amitié ce qu'il aurait refusé de la puissance. Ce traitement, tout littéraire de sa nature, inutile à l'opulent césarien, n'était que le gage de l'indépendance au lieu d'être la solde de la servilité. Jamais le jeune poëte n'oublia ce service: il avait coulé du cœur de Lucien comme une prière, il avait touché le cœur de Béranger comme un sentiment. Il y eut peut-être toujours un peu de cette reconnaissance honorable dans la faiblesse de Béranger pour la gloire militaire du héros de la famille.
III
Quelque temps après, le poëte Arnault, qui occupait une haute situation dans le gouvernement des lettres, obtint pour Béranger de M. de Fontanes, grand maître de l'Université, un emploi de bureau au traitement de 1,800 francs dans l'administration de l'instruction publique. C'était un premier degré à des fonctions littéraires plus lucratives et plus élevées, un prétexte à traitement. C'était le temps où Parny, qu'on appelait le Tibulle français, était commis dans les bureaux de M. Français de Nantes, directeur des droits réunis, et où Chateaubriand était ministre plénipotentiaire dans une bourgade des Alpes un peu moins grande que Nanterre. On voulait discipliner le génie en soldant la littérature. Tout prétexte était bon.