Un autre patronage, moins élevé et plus dangereux pour Béranger, fut celui de cette réunion bachique de chansonniers dont nous avons parlé en commençant, le Caveau. Il y avait là une gloire joviale, facile, enivrante, gloire de table qu'on se renvoyait au dessert de convive à convive, qui ne coûtait que l'écot d'un dîner et un refrain grivois ou gastronomique, et qui cependant se répandait assez promptement de la salle à manger dans la rue, par la voix des chanteurs publics. Béranger fut tenté de cette gloriole. C'était naturel à un jeune employé de bureau qui débordait d'esprit et qui ne savait où le répandre. Le plus séduisant, le plus naïf et le plus sincère des chansonniers de tous nos siècles chantants, Désaugiers, introduisit Béranger dans cette académie des couplets de table. Béranger eut la mauvaise fortune d'y être applaudi. Son talent, au commencement, prit le pli de la nappe. Son inspiration se rétrécit à la mesure des cinq ou six vers auxquels on attachait le refrain comme un grelot de folie à la robe d'Épicure. L'épigramme remplaça l'enthousiasme. Il s'en fallut peu que le poëte fût perdu dans le chansonnier et que la poésie ne fût noyée dans son propre verre. Heureusement le génie résiste à tout; la nature avait fait Béranger politique et philosophe, le Caveau ne put jamais en faire un buveur. Il n'emporta de la table du restaurateur que le sel piquant et amer dont Désaugiers et Collé avant lui salaient leur atticisme dans leurs inimitables gaietés de vers.
Cependant Béranger les égala quelquefois, à force de travail caché, dans quelques chansons de cette époque épicurienne de sa vie, notamment dans la chanson du Roi d'Yvetot. On croit y voir ressusciter Collé, un siècle après sa mort, pour fustiger légèrement l'Empire et la gloire avec une barbe de plume qui chatouille, mais qui ne fouette pas jusqu'au sang.
Il était un roi d'Yvetot
Peu connu dans l'histoire,
Se levant tard, se couchant tôt,
Dormant fort bien sans gloire.
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Il faisait ses quatre repas
Dans son palais de chaume,
Et sur un âne, pas à pas,
Parcourait son royaume.
Joyeux, simple, et croyant le bien
Pour toute garde il n'avait rien
Qu'un chien.
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Il n'agrandit point ses États.
Fut un voisin commode,
Et, modèle des potentats,
Prit le plaisir pour code.
Ce n'est que lorsqu'il expira
Que le peuple qui l'enterra
Pleura.
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Ajoutez les refrains, c'est Collé; ôtez les refrains, c'est La Fontaine. Mais déjà entre La Fontaine et Collé il y a Béranger.
Ces couplets, qui n'ont l'air que de sourire, cachent sous la jovialité la pointe de l'épigramme. Béranger les chanta, dit-on, à M. de Fontanes, son patron; celui-ci les lut à son tour à l'empereur. Il fallait que l'empereur et le ministre fussent bien aveuglés par la fortune pour ne pas entendre à demi-mot, sous ces premiers couplets d'opposition, le murmure sourd de l'opinion qui commençait le sarcasme contre le despotisme et la conquête.