La chanson, dit-on encore, dérida César: dans ce grotesque miroir il ne reconnut pas son image renversée. Mais le peuple la reconnut, et cette chanson, devenue proverbe populaire, fut une des premières flèches de l'opinion contre le dominateur du monde.
La chanson du Sénateur, modèle achevé de raillerie grivoise contre la vanité sénatoriale et l'obséquiosité bourgeoise, fut un autre trait qui passa par-dessus la tête de Napoléon pour aller effleurer d'un premier ridicule un corps jusque-là inviolable de l'État. On en rit au palais, et l'empereur, dit-on, la chanta lui-même, sans se douter que le rire viendrait un jour ricocher de son sénat jusque sur son trône.
Le prodigieux succès de ces deux bluettes fit comprendre tout de suite à Béranger combien la politique était un assaisonnement piquant à la chanson, et combien l'opposition était supérieure à l'ivresse ou à l'amour pour la popularité d'un couplet.
Bientôt après il commença à caresser le plébéianisme prolétaire dans sa remarquable chanson des Gueux, véritable philosophie de la misère. Un grain de sel d'opposition relevait aussi ces couplets:
Vous qu'afflige la détresse,
Croyez que plus d'un héros
Dans le soulier qui le blesse
Peut regretter ses sabots.
Du faste qui vous étonne
L'exil punit plus d'un grand;
Diogène, dans sa tonne,
Brave en paix un conquérant.
D'un palais l'éclat vous frappe,
Mais l'ennui vient y gémir:
On peut bien manger sans nappe,
Sur la paille on peut dormir.
IV
L'invasion de 1814 interrompit à peine ces chansons; dès le mois de mai de cette année, nous retrouvons Béranger au Caveau, en compagnie de Désaugiers, chantant en convive patriote, mais toujours gai, les meilleures espérances de la patrie après ses revers. Quatre vers de sa chanson autorisent suffisamment à croire qu'il n'accusait point alors les Bourbons des désastres de l'Espagne, de Moscou, de Leipsick. Un de ces couplets fait une allusion approbative au mot de Charles X: «Il n'y a qu'un Français de plus.» Un autre couplet fait une allusion reconnaissante aux secours que Louis XVIII avait distribués aux prisonniers français en Angleterre. On voit que le royalisme, résigné, sentiment presque unanime de cette époque, respirait à son insu dans ses vers:
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Lorsqu'ici nos cœurs émus
Comptent des Français de plus,
Mes amis, mes amis,
Soyons de notre pays.