Écoutez le poëte peignant l'attroupement des rois et de l'armée à la voix de Nestor: «Tous les rois, porteurs de sceptre, se lèvent, obéissent au pasteur des peuples et accourent en foule avec les Grecs. Ainsi d'une roche caverneuse sort en tourbillon la foule innombrable des abeilles; leurs essaims, toujours plus épais, se groupent sur les fleurs printanières ou voltigent épars dans les airs; ainsi tous ces peuples sortent, les uns de leurs tentes, les autres de leurs navires, se répandent sur la vaste plage de la mer et se pressent par groupes au lieu assigné pour le conseil.»

Agamemnon leur adresse un discours très-éloquent et très-pathétique pour relever leur courage par leur nombre et par leur patriotisme. On voit qu'Homère eût été facilement Démosthène, s'il n'avait été Homère.

Agamemnon feint de vouloir lever le siége après neuf années d'efforts inutiles. À l'idée de cet abandon les Grecs frémissent de honte. L'agitation d'une assemblée du peuple est décrite comme par un historien qui aurait assisté cent fois à ces tempêtes d'hommes dans les assemblées politiques. «La multitude est ondoyante comme les flots de la mer Icarienne, que soulèvent en sens contraire les vents d'Eurus et de Notus, échappés du sein des nuages; tel que, dans sa course, le Zéphire courbe une vaste moisson, fougueux il s'élance et fait ondoyer les épis; de même se soulève et s'abaisse l'immense réunion! etc.»

Ulysse, confident habile et discret d'Agamemnon, inspiré à propos par Minerve, sagesse divine, se répand alors de groupe en groupe et révèle à voix basse, aux chefs étonnés, que le discours d'Agamemnon n'est qu'une épreuve qu'il veut faire sur l'esprit public de l'armée. Homère ici se montre aussi expérimenté en effervescence populaire et aussi contempteur de l'anarchie qu'un homme qui aurait traversé les factions de la multitude et de la soldatesque dans les dissensions civiles de sa patrie. Sa personnification de la démagogie des camps dans la personne de Thersite, gourmandé par le sage Ulysse, est une leçon de politique par la poésie.

«Les soldats étaient assis et gardaient leurs rangs; le seul Thersite, intarissable parleur, prolongeait le tumulte; son esprit était fertile en impudentes apostrophes; sans cesse, avec effronterie, et défiant toute honte, il outrageait les chefs afin d'exciter le rire de la multitude. Le plus vil des combattants accourus sur ces bords, il était louche et boiteux; ses épaules courbées comprimaient sa poitrine; sur son crâne, aminci en cône au sommet, flottaient quelques rares cheveux.» Les discours aux soldats qu'Homère met dans sa bouche sont d'envieuses ironies contre Achille et contre Agamemnon livré en dérision à la populace. Ulysse le confond en présence de ses partisans et le frappe impunément de son sceptre sur les épaules. Les soldats, indignés de la lâcheté de ce factieux, qui pleure au lieu de combattre, se retournent avec la mobilité populaire contre leur insolent instigateur. Cette scène serait de la haute comédie de Molière, par le mépris, si elle n'était pas de l'épopée par l'énergie de l'éloquence.

Ulysse harangue alors l'assemblée émue par la description pathétique d'un oracle. Nestor le seconde. Agamemnon se reconnaît coupable de la première insulte à Achille; il le provoque à la réconciliation et ordonne le combat: «Que les courroies qui attachent le large bouclier au cou des guerriers soient humides de sueur, que la main se lasse à lancer le trait, que le coursier attelé au char étincelant ait ses flancs blanchis d'écume, que le lâche soit livré aux chiens et aux vautours!»

À ces mots, les Grecs jettent une immense clameur. «Ainsi que les vagues, sous un cap élevé, battu de tous côtés par les vents, retentissent contre le roc escarpé qui les brise, etc.» On sacrifie aux dieux. Le sang, le feu, la fumée qui monte de la graisse des victimes, sont décrits avec une puissance de vérité qui, sans tomber dans le dégoût et dans l'horreur, font respirer aux sens l'odeur de l'holocauste. «Les guerriers, semblables à la flamme qui court de vallée en vallée en dévorant une forêt, font étinceler l'éclat de leurs armures sur toute la plage. Les bataillons, comparés aux nombreuses bandes d'oies sauvages, de grues, de cygnes au cou allongé, qui volent en se jouant sur les rives du Caystre (fleuve des environs de Smyrne, où j'ai planté moi-même un jour ma tente), se répandent dans la plaine arrosée où coule le Scamandre, fleuve tari d'Ilion.»

Une revue des chefs, des soldats et des peuples, dénombrés et dénommés par la muse au poëte, revue semée d'anecdotes nationales et qui donne à toutes les peuplades de la Grèce leur caractère et leur gloire propre, termine magnifiquement ce chant. C'est la géographie chantée et l'histoire en peinture. Le poëme, ici, descend à la précision sans cesser d'être sublime. Homère est historien et géographe, mais c'est encore Homère.

VII

Le troisième chant fait marcher cette armée au milieu de la poussière qu'elle soulève, et que le poëte compare aux brouillards élevés sur les montagnes par le vent du midi.