Pâris, le beau ravisseur d'Hélène, sort de la ville et rencontre au premier rang des Grecs Ménélas, dont il a ravi l'épouse. Ménélas le provoque en vain; Pâris, dont la beauté martiale déguise mal la lâcheté, s'enfuit et se perd dans la foule des Troyens. Son frère Hector, autre fils de Priam, lui reproche durement son crime et sa faiblesse. Pâris s'excuse et demande à combattre en présence des deux armées contre Ménélas. Hector porte cette proposition aux Grecs; ils y consentent. Les deux armées s'arrêtent immobiles et heureuses de cette trêve.

Le poëte, pendant cette suspension d'armes, reporte l'esprit dans la ville de Priam, aux portes Scées. «Là,» dit-il dans son inépuisable fertilité d'analogies, charme de l'intelligence, «là, Priam et les vieillards de la ville étaient assis sur la plate-forme au-dessus de la ville. Pleins d'expérience, ils discouraient ensemble, semblables à des cigales qui, sur la cime d'un arbre, font résonner la forêt de leur mélodieuse voix.»

La belle Hélène, sortie de son palais pour contempler le combat, affligée des malheurs qu'elle cause, compatit aux peines de Priam, s'agenouille devant lui et lui nomme un à un les principaux chefs des Grecs, à mesure qu'ils défilent sous ses yeux dans la plaine. Chacun de ces portraits laisse une empreinte vivante dans l'imagination. L'idée de faire décrire au vieux Priam par la coupable et malheureuse Hélène, cause de cette guerre, les guerriers qui vont tout à l'heure immoler ses fils et l'immoler lui-même et brûler son palais, est un trait du pathétique qui fait de cette revue tout un drame. L'invention de l'esprit n'est point féconde, l'invention du cœur donne seule la vie. On sent partout qu'Homère invente comme la nature, c'est-à-dire en sentant ce qu'il pense et en pensant ce qu'il sent. C'est la différence entre le poëte purement ingénieux et le poëte créateur; l'un fait admirer son esprit, l'autre communique son âme. Homère est immortel comme il est universel, parce qu'il est l'âme de tous impressionnée et exprimée dans un seul.

VIII

Le portrait qu'Hélène fait de la sagesse d'Ulysse est relevé par le portrait qu'Anténor, autre fils de Priam, fait de son éloquence. «L'éloquence de Ménélas, dit-il, était brève; il parlait peu, mais fortement; toujours sobre, il ne divaguait point hors de la question, bien qu'il fût le plus jeune. Quand au contraire le sage Ulysse se levait pour parler, immobile, les yeux baissés, les regards attachés à la terre, il tenait son sceptre sans mouvement dans sa main sans le balancer à droite et à gauche, comme un adolescent novice dans son art; vous auriez cru voir un homme foudroyé de colère ou bien un faible idiot; mais, aussitôt que sa voix harmonieuse s'échappait de son sein, ses paroles se précipitaient semblables à d'innombrable flocons de neige dans la saison d'hiver!»

Les héros viennent inviter le vieux Priam à descendre dans la plaine pour sceller la trêve par ses serments. Son char, guidé par Anténor, l'emporte au milieu des deux armées. Il se retire aussitôt après dans Ilion, pour ne pas assister au combat où son fils Pâris peut perdre la vie sous ses yeux. Le combat s'engage; Pâris, blessé par Ménélas, va succomber; Vénus, qui protége ce beau ravisseur, le dérobe sous une nuée miraculeuse au glaive de Ménélas. Hélène, indignée de la fuite de Pâris, rentré dans son palais à peine effleuré d'une légère blessure, refuse de le voir. Mais Vénus (la passion) contraint Hélène à pardonner à son époux et à l'aimer encore pour sa seule beauté. Pâris l'attendrit par de douces paroles. «Jamais, dit-il, tant de désirs n'ont enivré mon âme, même le jour où, porté sur mes vaisseaux agiles, je te ravis de la gracieuse Lacédémone, et que dans l'île de Cranaé l'amour et le sommeil nous réunirent.» Il l'entraîne vers la chambre nuptiale, où ils reposent ensemble sur une couche d'or pendant que Ménélas le cherche encore sur la poussière pour l'immoler.

IX

La scène du quatrième chant est dans l'Olympe. Jupiter, enivré de nectar par Hébé, défie Junon son épouse en lui vantant le succès de la protection de Vénus en faveur de Pâris et des Troyens. Junon, humiliée, défend encore Ilion, capitale de son culte. Jupiter consent à l'intervention de Minerve pour provoquer les Troyens à rompre les premiers la trêve, afin de les prendre en faute et d'avoir le droit de les abandonner. La descente de Minerve sur la terre est peinte d'un coup de pinceau qui fend le ciel de la nuit. «Tel qu'un astre nouveau que Jupiter, fils de Saturne, fait resplendir tout à coup aux yeux des nautonniers ou d'une nombreuse armée, globe éblouissant d'où jaillissent mille lueurs, ainsi Pallas fond d'en haut sur la terre, balançant son vol entre les Troyens et les Grecs.»

Pallas se transfigure; elle persuade à Pandarus, héros auxiliaire des Troyens, de lancer une flèche contre Ménélas. Pandarus, homme de peu de sens, obéit. Écoutez par quelle étrange et pittoresque diversion d'esprit le poëte, descriptif autant qu'épique, reporte l'attention d'un combat à une chasse.

«Soudain, dit-il, Pandarus empoigne son arc poli, fait avec les cornes d'une chèvre sauvage que lui-même avait frappée au poitrail pendant qu'elle s'élançait de la crète d'un rocher. Le guerrier, qui l'épiait caché dans l'ombre, lui traversa le flanc. Elle tomba à la renverse sur le roc; ses cornes, hautes de seize palmes, s'élevaient au-dessus de son front. Un ouvrier consommé les lima avec soin pour les rendre luisantes, les souda et dora leurs pointes. Pandarus, pour tendre avec plus de force cet arc, l'appuie par un bout en inclinant l'autre sur la terre, etc.»