Quelle imagination résisterait à des tableaux si achevés et si ciselés de vérité! tableaux jetés en passant dans une comparaison ou dans un détail technique qui éblouit l'œil sans le distraire, comme l'écume marque sur la vague qui emporte le vaisseau le sillage du navire sans arrêter le navigateur! Suivez encore:
«Pandarus ajuste la flèche avec la corde, il tire à lui à la fois la corde et le cran de la flèche, il fait toucher le fil de boyau à sa poitrine et le fer aigu de la flèche à la corne de l'arc. À peine a-t-il tendu cet arc immense et recourbé, l'arc résonne, la corde vibre; la flèche acérée siffle et vole ardente à percer le groupe des Grecs.»
Ménélas, à peine atteint à travers son bouclier, voit un filet de sang couler sur ses cuisses. Écoutez par quelle autre comparaison inattendue le poëte détend ici lui-même l'anxiété de l'imagination de ses auditeurs, tout en peignant les mœurs de l'Ionie où il est né:
«Ainsi, quand une femme de Carie ou de Méonie a coloré en pourpre les plaques d'ivoire destinées à parer la tête des coursiers, beaucoup de guerriers désirent les posséder; mais ces ornements précieux, réservés à un roi, seront un jour tout à la fois la parure et l'orgueil de son maître. Ainsi, ô Ménélas! le sang colora tes cuisses, tes jambes, et ruissela jusque sur tes pieds.»
Agamemnon, son frère, s'apitoie en termes d'une héroïque élégie sur le héros blessé; la Bible n'a pas d'accents plus naïfs ou plus miséricordieux. Il n'y a pas une noble tendresse du cœur humain qui n'ait sa note sur le clavier d'Homère; il ne charme pas, il n'émeut pas seulement, il pétrit le cœur humain de vertus naturelles. On ne le lit aux jeunes gens que comme cours de poésie, on devrait le leur lire comme cours de bonté et de morale.
X
L'habile médecin, Machaon, panse la blessure. L'opération est décrite avec le pieux respect qu'inspirait déjà, du temps d'Homère, ces fils d'Esculape, au cœur de femme et à la main divine, qui soulagent les douleurs des hommes.
Tout le reste du chant est employé par Agamemnon à parcourir le camp et à encourager les confédérés par de belles harangues militaires. L'armée se groupe et s'ébranle; écoutez le tumulte de tant de pas:
«Comme sur la plage sonore les vagues de la mer s'accumulent et se déroulent les unes sur les autres au souffle du vent du midi; elles commencent à s'élever dans la pleine mer et viennent se briser en mugissant sur le rivage; là, s'arrondissant autour des écueils, elles se gonflent et rejettent au loin la blanche écume; de même se succèdent les rangs épais des Grecs marchant au combat. Les Troyens, au contraire, sont comme de nombreuses brebis qui, dans l'étable d'un homme opulent, pendant qu'on trait de leurs mamelles le lait éclatant de blancheur, poussent de longs bêlements en entendant les cris de leurs agneaux séparés des mères, etc.»
Je passe la bataille, semblable à toutes les batailles, mais diversifiée au cinquième chant par des épisodes et des attendrissements de poëte qui mêlent à propos les larmes au sang, l'humanité à la fureur, la pitié à la gloire. Les divinités s'y confondent aux hommes, pour prendre la part du ciel et du destin aux événements de la terre. Le chantre s'arrête à chaque instant pour faire respirer le lecteur dans des comparaisons lentement déroulées qui reportent l'âme à des scènes champêtres ou maritimes: