Au vingt-deuxième chant, Hector seul, resté en dehors des portes près du hêtre, attend Achille pour le combattre. L'infortuné Priam parle en vain à son fils, du haut des murailles, pour le conjurer de s'abriter derrière les remparts. Son discours est une des plus pathétiques élégies qu'un vieillard puisse proférer sur lui-même. «Prends pitié de ton malheureux père, que le puissant Jupiter réservait au terme de ses jours pour le rendre témoin des dernières ruines! Mes fils égorgés, mes filles captives, mes palais profanés, mes petits-enfants écrasés contre la pierre, et les épouses de mes fils entraînées par les mains féroces des Grecs! Moi-même, le dernier de toute ma race, demeuré seul sur le seuil de mon palais, les chiens se repaîtront de ma chair palpitante, lorsque, abattu par la lance ou le javelot, j'aurai rendu ma vie sous le fer d'un ennemi. Ces chiens, gardiens fidèles que je nourrissais dans nos cours, autour de nos tables, lécheront mon sang, et, rassasiés de carnage, ils s'étendront pour dormir sous les portiques. Ah! il n'appartient qu'au guerrier jeune d'être couché sur la poussière, frappé dans le combat par le tranchant du fer. Quoique mort, son corps tout entier laisse admirer sa beauté; mais lorsque des chiens cruels souillent la barbe blanche, la chevelure et les tristes restes d'un vieillard égorgé, ah! c'est le comble de l'horreur pour les malheureux mortels!»

Hécube, épouse de Priam et mère d'Hector, en termes aussi touchants, mais plus féminins, adresse en vain la même prière à son fils.

XXIX

Le poëte cependant pénètre, avec la sagacité d'un sondeur expérimenté du cœur humain, dans les derniers replis de l'âme d'Hector, indécis entre l'opprobre de rentrer dans la ville et le danger d'affronter Achille. La nature l'emporte même un moment sur la gloire, et Hector s'enfuit à l'approche du héros des Grecs.

Achille le poursuit sous les murailles, près de la colline et du figuier que secouent les vents; Hector, ne pouvant atteindre les murs, se résout à combattre. Le combat résume toutes les péripéties, toutes les harangues, tous les coups de lance et de javelot dont Homère a fait tant de fois le tableau dans les vingt chants de ce poëme de la guerre. «La pointe aiguë du dard que brandit Achille cherche la poitrine d'Hector derrière son bouclier, comme, au sein d'une nuit ténébreuse, Vesper, la plus étincelante de toutes les étoiles, brille dans les cieux!»

Hector tombe percé à la gorge; il lui reste assez de voix pour implorer son vainqueur; il le supplie seulement de ne pas livrer son cadavre aux chiens dévorants autour des vaisseaux des Grecs.

Achille, implacable, lui répond en forcené de vengeance qu'il voudrait le dévorer lui-même. «Il lui perce les pieds, passe entre la cheville et le talon une forte courroie, l'attache à son char et laisse traîner la tête à terre. Hector est ainsi traîné par Achille dans un nuage de poussière où flotte sa noire chevelure; sa tête, autrefois si belle, est ensevelie dans la poudre. Hécube, sa mère, à ce spectacle, s'arrachant les cheveux, rejette loin d'elle son voile éclatant; son père pousse des cris lamentables.»

Ces lamentations du vieux Priam, qui se roule de douleur aux pieds des guerriers, et qui veut sortir pour aller implorer d'Achille le corps de son fils, sont comparables aux plus pathétiques hurlements de la Bible.

«Andromaque, retirée dans son palais, ignorait encore son malheur; elle préparait le bain de son époux pour la fin du jour. Les gémissements qui retentissent au sommet de la tour arrivent enfin jusqu'à elle. Ses membres défaillent; la navette glisse de ses mains; elle appelle ses femmes, elle court au-devant de la fatale nouvelle, semblable à une Ménade. Elle s'arrête sur le mur en regardant de toutes parts; elle voit Hector traîné autour des murs de la ville. La nuit se répand sur ses yeux; elle tombe à la renverse et son âme est prête à s'exhaler; de sa tête se dénouent les riches bandelettes qui retiennent sa chevelure. Ses sœurs et ses belles-sœurs l'entourent; elle s'écrie au milieu des Troyennes:

«Hector, que je suis malheureuse! Nous sommes nés tous les deux sous le même destin, toi au sein d'Ilion dans les palais de Priam, moi à Thèbes, près des forêts de Placus, qui m'éleva quand j'étais enfant, père infortuné d'une fille plus infortunée encore! Ah! plût aux dieux qu'il ne m'eût point donné le jour! Maintenant te voilà dans les demeures de Pluton, profonds abîmes de la terre, pendant que moi, dans un deuil éternel, tu me laisses veuve à notre foyer! Ce fils encore enfant (Astyanax) auquel, malheureux que nous sommes, nous avons donné la vie, Hector, puisque tu ne vis plus, tu ne seras point son appui et lui ne sera jamais le tien? Lors même qu'il échapperait à cette désastreuse guerre, toujours les peines et les chagrins s'attacheront à ses pas et les étrangers usurperont son héritage. Le jour qui le fait orphelin laisse un enfant sans protecteur: sans cesse il baisse les yeux et ses joues sont mouillées de ses larmes; dans sa pauvreté il aborde les anciens amis de son père, arrête celui-ci par son manteau, cet autre par sa tunique; et si, touché de compassion, l'un d'eux lui tend une coupe, elle humecte à peine le bord de ses lèvres, mais son palais n'en est pas désaltéré. Celui qui a le bonheur de posséder ses parents vivants le repousse de sa table en l'offensant par d'amères paroles. Va-t-en, lui dit-il; ton père ne nous convie plus à ses festins. Ainsi tout en pleurs reviendra notre pauvre enfant vers ta veuve méprisée, lui Astyanax, qui jadis sur les genoux de son père se nourrissait de moelle succulente et de la chair tendre de nos troupeaux! Lui qui, lorsque le sommeil s'emparait de lui et qu'il interrompait ses jeux d'enfance, s'endormait sur une couche molle où, sur le sein de sa nourrice, son cœur goûtait une douce joie..... Ils sont encore dans ton palais, ô Hector, tes riches vêtements ourdis par la main des femmes! Eh bien! je les jetterai sur la flamme dévorante, puisqu'ils te sont désormais inutiles et que tu ne les porteras plus!»