Ainsi parlait en sanglotant Andromaque, et ses femmes se lamentaient autour d'elle.
On voit, par cette incomparable scène et par cette incomparable élégie, qu'Homère aurait été aussi dramatique qu'il était épique, lui, la source inépuisable de tous les drames que son poëme a inspirés à toutes les scènes de l'univers!
XXX
Ainsi finit le véritable intérêt du poëme avec le vingt-deuxième chant.
Le vingt-troisième est le chant de la barbarie après celui du pathétique et de la famille. L'amitié cependant y retrouve de divins accents. Patrocle apparaît à son ami Achille et lui demande d'être réuni à lui dans le même tombeau!
Achille célèbre les funérailles de son ami. Il fait brûler avec son corps douze jeunes captifs troyens qu'il a égorgés[1]. Il refuse à Hector le bûcher pour réserver sa dépouille aux chiens dévorants: sa colère féroce survit à la mort de son adversaire; mais les chiens, plus pitoyables que les hommes, respectent le corps du héros.
Des jeux, très-déplacés selon nous en ce moment dans l'économie du poëme, remplissent de courses de chars, de luttes et de pugilats, le reste de ce chant. Cela est beau d'exécution, mais inopportun et fastidieux. Nous ne croirons jamais qu'un génie aussi sensé et aussi expérimenté du cœur humain qu'Homère ait placé lui même ces jeux prolongés entre le bûcher d'Hector et les larmes d'Andromaque, de Priam et d'Hécube. Nous pensons plutôt qu'aux époques où Pisistrate et Alexandre le Grand recueillirent de la bouche des rapsodes ces chants immortels, épars dans la mémoire des homérides, les éditeurs du poëme déplacèrent machinalement ces jeux de la place qu'Homère leur avait assignée dans sa composition, et reléguèrent à la fin ce qui ne pouvait avoir de convenance et de beauté qu'au commencement du poëme. Quoi qu'il en soit, c'est un défaut choquant (et c'est le seul) dans la composition de l'Iliade.
XXXI
Le plus sublime pathétique se retrouve bientôt après ces jeux, au vingt-quatrième et dernier chant.
«Achille, après ses funérailles, pleure en pensant à ce cher compagnon perdu de sa vie, Patrocle. Le sommeil, qui triomphe de toutes les peines, ne peut fermer ses paupières. Il s'agite en tous sens sur sa couche en regrettant la force et le généreux courage de son ami; il songe à tout ce qu'ils ont autrefois accompli ensemble, soit en combattant, soit en traversant les mers impétueuses. À ce souvenir il répand des larmes brûlantes, tantôt couché sur le flanc, tantôt sur le dos, tantôt sur la poitrine. Tout à coup, se levant, il s'en va errer triste sur le rivage de la mer; l'Aurore l'y retrouve quand elle revient éclairer l'Océan et ses plages.»