«Cependant l'été, l'hiver, le printemps, l'automne recommencent et finissent ainsi chaque année; le soleil reparaît chaque matin où nous le vîmes se lever hier; de nouvelles ondes remplacent sans cesse celles qui viennent de s'écouler; mais le héros qui fit construire ce monument sur cette colline où est-il? ses guerriers, qui triomphèrent avec lui, où sont-ils? son cheval de bataille, où est-il? Qui les a revus? qui les reverra? Hélas! pour tout souvenir de leur existence, il ne reste que ce monceau de pierres écroulées sur la colline, que les plantes sauvages, les ronces et les orties recouvrent indifféremment de leur feuillage!»
XXXV
Cette tristesse qu'il chantait en vers était, à son insu, un pressentiment de sa fin. Il quitta les affaires d'État et se hâta de terminer le monument de sagesse, de morale et de politique qu'il voulait laisser à la Chine dans son commentaire des livres sacrés. Cette œuvre terminée, il cessa d'écrire. Il déposa les six livres commentés sur un autel, puis, s'agenouillant, il remercia à haute voix le ciel et l'âme des ancêtres de lui avoir permis de restaurer et d'achever ce monument intellectuel de la religion, de la philosophie et de la politique des hommes de son temps.
—«Vous êtes témoins,» dit-il en se relevant à ses disciples, «que je n'ai rien négligé avec vous pour améliorer les hommes. Le triste état des choses et des mœurs dans lequel je laisse la terre prouve, hélas! que je n'ai pas réussi! Mais je laisse une règle et un modèle. Ils rappelleront en leur temps leurs devoirs à nos descendants. Ces temps de désordre et de corruption ne sont pas dignes de nous comprendre!»
Un de ses disciples chéris étant venu le visiter peu de jours après dans sa maison, Confucius, déjà malade de sa maladie mortelle, s'avança avec peine jusqu'au seuil de sa demeure pour accueillir son disciple.
«Mes forces défaillent,» lui dit-il, «et ne reviendront peut-être jamais.» Il laissa couler sans affectation de stoïcisme ses larmes, concession à la nature; puis, reprenant:
«Ô mon cher Tsée!» dit-il au disciple en langage poétique et rhythmé et en s'accompagnant encore de sa lyre, «la montagne de Faij (la tête) s'écroule, et je ne puis plus lever le front pour la contempler. Les poutres qui soutiennent le bâtiment (les muscles) sont plus qu'à demi pourries, et je ne sais plus où me retirer! L'herbe sans suc est entièrement desséchée (la barbe); je n'ai plus de place où m'asseoir pour me reposer! La saine doctrine avait disparu, elle était entièrement oubliée; j'ai tâché de la restaurer et de rétablir l'empire du vrai et du bien; je n'ai pu y réussir! Se trouvera-t-il, après ma mort, quelqu'un qui reprendra la rude tâche après moi!»
Nous allons voir, dans le prochain Entretien, ce que cette tâche désespérée avait produit en littérature, en morale et en politique.
Quelle délectation de remonter à de telles hauteurs de sagesse et de vertu à travers la nuit des temps! Il n'y a pas de barbare au berceau du monde, toutes les races sont nobles, car elles descendent toutes de Dieu!
Nous poursuivrons, dans le prochain Entretien, l'étude de la raison en Chine.